Le journal local s'était largement fait l'écho de ce fait-divers venu secouer la torpeur hivernale de la petite ville en ce mois de février de l'an XXXX : coursé par la voiture de police après le casse du magasin Philips de l'avenue de la République, Nino avait cédé à la panique et jeté son cyclomoteur par delà les remparts, en un saut de l'ange dont on imaginait qu'il fut glorieux, un ricanement ultime à la face de l'autorité, un chant d'adieu en "allez tous vous faire foutre" subversif, élégant, guerrier, chevaleresque.
La cérémonie funèbre fut discrète, rassemblant la petite foule des plus courageux, ceux qui avaient fait des "affaires louches" avec le voyou, et, très à l'écart, Louis, dont beaucoup se demandèrent ce qu'il pouvait faire là, entre les demi-sel de la pègre locale et les "calabrais" en présence solidaire obligée pour soutenir cette "mamma" qui voyait partir le dernier homme de la famille en déversant sur les pavés foulés par des millions de pieds depuis la nuit des temps des torrents de larmes.
Stéphane, l'alter-ego du garçon maudit, l'ami véritable, avait considéré Louis d'un regard entendu, de ceux qui vous disent "je sais tout" ; mais savait-il parce que Nino lui confiait tous ses secrets ou parce qu'un soir de maraude, le fameux soir, il avait suivi la trace de son complice jusqu'à sa destination cachée ?
Louis ne pouvait savoir encore qu'il aimait Nino ; il se disait qu'il lui faudrait intégrer cette absence définitive, que plus jamais n'auraient lieu ces rencontres rituelles qui donnaient lieu à ce cérémonial païen, vite expédié jusqu'à l'échange éperdu de leurs sèves juvéniles en apaisement partagé ; juste ça, mais c'était déjà ça.
Jamais Louis ne pleura, ne laissa paraître la moindre émotion ; il ne fallait pas salir la mémoire de l'absent de cette ignominie abhorrée dans ces milieux où rien ne doit atteindre l'intégrité du mâle dominant.
A plusieurs reprises durant la messe de mort, Louis croisa le regard de Stéphane, que, ce jour-là, il le nota, tous appelèrent "Stefano" car l'ami d'enfance était adoubé, admis au sein de la famille, en "double", en complice à la vie à la mort.
C'était de la dernière inconvenance mais là, en ces circonstances, des pensées sacrilèges lui vinrent qu'il ne fit aucun effort pour éloigner.
Il ne vit plus que cela : Stéphane-Stefano était beau, aussi blond que Nino fut brun, aussi élancé que son comparse désarçonné, doté d'un corps semblable à celui des tritons que Louis allait admirer quelquefois lors des compétitions au Cercle des Nageurs.
Lui vinrent mille supputations dont la plus exquise : Nino et Stéphane s'étaient peut-être mélangés à l'issue de quelque cavale, pris d'alcool déculpabilisant ou de shit émollient propice à l'alanguissement, là-bas sur les rochers à minuit avec la mer pour seul témoin.
C'était fou, doux, flou, ce sentiment qu'autre chose avait réuni les deux voyous les plus redoutés de la ville, ceux auxquels on laissait toujours le passage quand ils déboulaient en ouragan dévastateur, jamais invités pourtant, dans ces espèces de party au bord d'une piscine chez la fille dont le père était forcément "directeur de" ou "président de".
Louis faisait le pari fou que Stéphane, si seul maintenant, irait à lui, qu'il serait son ami, son refuge, surtout s'il savait ou se doutait de quelque chose ; c'était sûr, absolument sûr.
Il ferait tout pour qu'il en soit ainsi.
(à suivre) (?)
3 commentaires:
belle histoire, bien écrite et captivante.
merci
Belle histoire mais la suite ?
Patience...
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