Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 19 juillet 2010

Louis, garçon facile I 10 : Une amitié singulière.

...mettant le feu à ses sens en des combats épiques...
Il est temps d’évoquer le premier amour de Louis, qui jamais ne se fit.
Claude était un long garçon mi-homme mi-enfant, de ces jeunes hommes qu’un esprit fruste jugerait trop hâtivement équivoques.
Des cheveux mi-longs d’un châtain-clair lumineux tombaient en une cascade savamment organisée, carrée, sur un beau visage couleur-brugnon quelle que soit la saison.
Les yeux noirs vous toisaient avec une arrogance toute aristocratique.
Descendant en effet d’une lignée prestigieuse éparpillée à travers toute l’Europe, puisant ses origines en terre brabançonne et en lointaine Saxe, Claude fut pour Louis, dès qu’il le vit, un héros de roman d’aventures, un mousquetaire du roi, Ivanhoë, le chevalier de Pardaillan, personnages sans peur de ces livres de la Bibliothèque Verte qui avaient exalté ces après-midi où, allongé sur le lit de sa petite chambre, il les accompagnait dans leurs aventures extraordinaires.
Claude chevauchait l’un de ces destriers motorisés qui trouaient les rues de la vieille ville, faisant maugréer des mamés excédées par le vrombissement caractéristique de leur mécanique italienne.
 Ce garçon racé n’avait certes pas le profil des possesseurs habituels de ce type d’engin, de ceux qu’on nommait encore à cette époque « blousons noirs ».
C’est tout ce qu’il avait trouvé pour aller vite ou plutôt pour s’en donner l’illusion, car ces cyclos qui prétendaient au titre de « moto » n’étaient que des pis-aller pour jeunesse en attente de permis.
Claude avait sollicité de Louis qu’il lui donnât des cours de piano dont le prix fixé d’un commun accord pouvait seulement permettre l’achat de trois paquets de cigarettes ou de quelques cafés au Milk.
C’est lui qui avait décrété que son camarade lui transmettrait la musique.
Il se révéla rapidement que ces séances de musique ne ressembleraient en rien à ce qu’elles auraient dû être, le professeur enseignant, l’élève apprenant.
Prendre la main de Claude pour lui transmettre la bonne position était pour le « maître » un bonheur infini.
Tes longues mains si brunes, tes doigts si fins, Claude, Louis les sent encore aujourd’hui dans les siennes, palpitantes comme elles l’étaient ces après-midi devant le piano allemand, celui qui toujours l’a suivi et s’en souvient lui aussi.
Les cours tournèrent court auxquels succédèrent de véritables récitals , rien que pour lui, qui penchait doucement la tête, yeux mi-clos, comme extatique, savourant ce Chopin qui ne se joue bien qu’aux premières ardeurs, quand tout devient sensualité, quand le cœur s’égare avec volupté sur les sentiers interdits, quand le corps dicte ses terribles exigences, quand les jeans se gonflent de trop d’émotions, de celles qu’on voudrait voir s’évanouir d’un coup de baguette magique, mais voilà, il n’y a rien de plus franc, de plus vrai, de plus honnête chez les garçons et là, on ne peut plus rien faire.
Louis pense aujourd’hui qu’il na jamais aussi bien interprété Chopin depuis.
Jamais Claude ne ressentit la moindre attirance pour les gens du même sexe que lui.
Il jouait cependant de l’attrait qu’il exerçait sur son ami, mettant le feu à ses sens en des combats épiques, dans sa chambre, celle qu’il occupait chez une grand-mère un peu folle qui ne savait que faire pour maîtriser les torrents d’énergie que l’adolescent déversait perpétuellement en hurlements sauvages, en terribles sauts sur le lit d’une chambre qui lui était interdite, pauvre vieille femme submergée par ces vagues de jeunesse.
Louis détestait partout ailleurs ces jeux violents ; ici, il aimait subir l’humiliation des défaites sans cesse renouvelées, ces moments fatidiques où Claude, torse nu, sourire sardonique aux lèvres, à califourchon sur son corps vaincu, faisait claquer le « gagné ! » final.
Plus d’une fois, après la bataille, il dût prendre la fuite, harassé, poisseux du foutre jailli pendant la lutte.
Il pense aujourd’hui que Claude savait, qu’il y avait entre eux comme un pacte tacite, un non-dit jamais révélé.
Claude et Louis fréquentaient le même cours privé, refuge des exclus pour tous motifs, où Louis fut inscrit pour lui permettre de poursuivre ses études musicales, la structure de « Jean Mermoz » offrant pour cela plus de souplesse que le lycée A.
L’établissement était dirigé par un homme que d’aucuns trouvaient « précieux », Monsieur de L.
Les deux garçons surestimèrent cette prétendue souplesse, allant jusqu’à sécher les cours pour courir l’arrière-pays, s’enivrant des senteurs du printemps, cheveux au vent, larmes salées à fleur de peau sur le cyclomoteur dévalant les petites routes qui ramènent toujours à la mer dans ces contrées.
Le comble fut que la mère de Louis fut convoquée chez le directeur ; lequel, en termes choisis fit allusion à une prétendue « amitié particulière » et demanda, dans l’intérêt de « l’enfant », « chère madame »,  que cesse toute relation entre les deux adolescents.
Louis sentit le poids de la jalousie dans ces propos, venant d’un homme élevé chez les jésuites, dont la virilité pouvait être sujette à caution.
Dans le même temps, Louis avait déjà eu tout loisir d’explorer les mystères de la chair avec Eric et Hassan.
Et voici qu’on le condamnait pour une relation qui, à son grand désespoir, ne fut jamais que platonique !
Il en conçut une méfiance accrue pour le monde des adultes, ressentit à pleines tripes l’hypocrisie qui devait l’éloigner à tout jamais de la religion qu’on lui avait imposée.
Il tint tête et ses dénégations eurent l’heur de convaincre une mère que ses succès pianistiques de « bête à concours » et ses bons résultats scolaires rendaient malléable.
Le père, toujours et pour toujours absent, n’eut jamais vent de la sotte rumeur.
Louis se fit une raison et admit que cette amitié amoureuse perdure telle qu’elle était.
Il trouverait ailleurs d’autres sources de félicité.

Claude était un long garçon mi-homme mi-enfant...

(...) lui, qui penchait doucement la tête, yeux mi-clos, comme extatique...


(...) ici, il aimait subir l’humiliation des défaites sans cesse renouvelées...


(à suivre)
Syl./Gay Cultes
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1 commentaire:

blueboy a dit…

un amour à la Montherlant!

bravo continue.