Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 9 août 2010

Louis, garçon facile I 13 : Traces de toi

Dans le TGV qui le ramène vers la capitale, Louis fait le bilan de ces trois journées passées à vérifier que sa mémoire ne lui fait pas défaut, à retrouver les lieux qu’il a décrits auparavant dans ce récit d’une adolescence où les événements de sa jeunesse se succèdent pêle-mêle, s’entrechoquant parfois, flous au point qu’il faille faire le vide sonore autour de lui pour chercher la concentration ou, au contraire, si précis qu’ils semblent s’être produits dans l’heure.
Il a rencontré un garçon maintenant quadragénaire dont il ne sait plus s’il avait partagé la couche en ces temps-là.
Le garçon l’a interpellé sur le marché provençal où Louis se grisait de mille senteurs de garrigue mêlées à des effluves de lointains épices, safran, cumin, coriandre, dont on use et abuse de nos jours en toutes circonstances culinaires.
Il a hurlé, presque, son prénom et, s’adressant à ses voisins, les avait pris à témoin :
-Oh, dites, le pianiste, c’est le pianiste, dites !
Il s’émerveilla du récit que Louis fit de son parcours depuis cette lointaine époque où il avait décidé en très peu de temps de prendre la fuite.                                         
Car c’est bien d’une fuite qu’il s’agissait : le monde de la nuit où il avait évolué quelque temps lui apparaissait dans toute sa vanité ;  il assistait, sans pouvoir y changer quoi que ce soit, à la montée des intolérances, à la généralisation de l’obsession sécuritaire , au vieillissement d’une population par conséquent apeurée de tout et de rien, de rien surtout.
Il avait vu la ville voisine, autrefois réputée accueillante à ceux de son espèce, se replier sur elle-même, parsemée de caméras de vidéosurveillance, où la moindre digression à un mode de vie formaté était découragée, bannie.
La ville-sœur fut en effet dans un passé pas si lointain, un haut-lieu des amours marginales.
Sur le boulevard qui longe la mer,  on pouvait croiser dès le crépuscule marins en goguette, travelos ripolinés, éphèbes gagnant à la sueur de leurs corps les vêtements dernier-cri repérés avec convoitise dans les vitrines de la rue principale.
Fred, c’est son nom, fut-il l’un de ceux-là qui, depuis  a exercé mille petits boulots, gardien de parking, jardinier, voiturier, et lui dit sa « poisse » permanente, lui confie qu’il est seul, sans une femme, sans un enfant pour l’accompagner dans sa quarantième année ?
L’haleine, à cette heure matinale, est fortement alcoolisée.
L’homme est volubile, sans user toutefois du langage décousu qui caractérise l’ivrogne de base.
Il redit combien il a la guigne, parle de sa voiture inutilisable, d’une femme qui l’a plaqué, dit que c’est normal, que c’est parce qu’il est fou.
Louis sourit, simulant la compassion ; il est ailleurs.
La veille, à l’ombre des mêmes halles, il avait rencontré Tom.
Dans ces années tourneboulées, Tom faisait partie d’une bande de minets qui rassuraient le client potentiel en se déhanchant, dès l’ouverture, sur la piste de danse du Gin Fizz, en contrepartie de quoi ils bénéficiaient d’une entrée gratuite quotidienne.
On les sélectionnait beaux, charmeurs et bons danseurs.
Il était de notoriété publique que Tom, bien que fréquentant les filles, faisait partie du tableau de chasse d’un photographe de la presse locale, très beau garçon, qui emballait le gamin à l’aide d’une voiture de sport dernier modèle de nature à exciter une jeunesse attirée par le luxe.
Un jour, dans la cabine d’écoute du disquaire de la Grand-Place, le garçon avait montré à Louis qu’il était armé pour émouvoir tout jeune homme en recherche d’identité.
Il n’y eut que quelques effleurements qui mirent néanmoins en profond émoi le jeune musicien.
Tom ne devint jamais l’amant de Louis ; une complicité bien venue les unit encore aujourd’hui.


Si des traces de son passé subsistent ça et là, si les fourrés où il entrainait ses copains autrefois sont toujours là à son grand étonnement, si le muret où s’assit Jack, débraguetté, un soir de fête, ne s’est pas effondré, les lieux lui semblent avoir été livrés à une foule de martiens en tongs, sages, si sages hormis les ados qui, en guise de rébellion suprême, doivent venir s’alcooliser le soir au son de musiques prêtes-à-consommer en fumant un shit de mauvaise qualité.
Les dames-au-petit-chien pullulent désormais sur la promenade où l’on vient de raser un hôtel fin de siècle dont personne, à l’évidence, n’a songé à demander le « classement », pour le remplacer par un immeuble d’appartements, immonde, gigantesque, plus vitreux que vitré, planté là face à l’un des plus beaux panoramas du monde.
Non loin de là, la chambre d’Hassan au rez-de -chaussée de  l’immeuble jaunasse aux volets gris l’appelle : il a l’envie insensée, subite, de longer les grilles, d’entrer, l’air de rien, dans la grande cour sous l’œil torve du gardien, de traverser le « couloir du milieu », d’aller sonner à la porte de bois presque rouge :
-Bonjour, m’dam, il est là, Hassan ?

-Bonjour, m’dam, il est là, Hassan ?




3 commentaires:

Kynseker a dit…

Très bel épisode: nostalgique et lucide.

On se rapproche du Louis d'aujourd'hui. Il faudra qu'il parle de lui aussi celui-là ! :-)

Syl./Gay Cultes a dit…

Merci pour la première phrase : je le ressens ainsi également.
Quant à "Il faudra qu'il parle de lui aussi celui-là !", ne trouvez-vous pas que cette gazette en dit très long déjà ?

Kynseker a dit…

Cette gazette pose seulement les bases, les sources d'une identité.

Pour être tout à fait honnête, je crois que ce qui manque le plus à un jeune aujourd'hui qui se découvre des amitiés particulières, ce sont des parcours de vie.

Le vôtre, et c'est un grand mérite de ce blog au-delà de son imagerie sensuelle, en filigrane, semble nettement plus intéressant que ceux relatés sur tous les blogs influents de la toile.

Mais, je vous en prie, gardez tout votre mystère !