Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 30 août 2010

Louis, garçon facile I 16 : La première bolée de cidre

Au cours de l’une des promenades que faisait  Louis au crépuscule là-bas, le long du chemin « des pirates », il avisa un garçon juché sur un rocher qui fixait la ligne d’horizon, absorbé par d’importantes pensées sans doute.
Ce n’était pas, non, un lieu de drague : les gens « comme ça » se retrouvaient, ça se savait, près de la gare SNCF ou dans un coin des remparts où subsistaient encore, à cette époque, des toilettes publiques.
C’était un coin encore sauvage où la mer venait assaillir des roches acérées.
Il fallait une certaine adresse pour sauter de l’un à l’autre des cailloux sans tomber dans le vide et se fracasser en contrebas.
L’idée du drame possible l’oppressait tout en lui étant délicieusement agréable.
A cette heure, il était rare qu’on trouvât en ce lieu âme qui vive.
Les deux garçons s’observèrent un long moment avant de s’adresser la parole.
Chacun voyait l’autre comme intrus en territoire.
L’inconnu fumait ; Louis, banalement, lui demanda une cigarette que l’autre lui tendit avec mauvaise grâce, constatant peu après que le nouvel arrivant ne « savait pas fumer ».
Le ton était ironique, sec, à la limite du mépris.
On en vint à un échange de banalités auxquelles Louis sut mettre un terme par un habile « t’es pas d’ici, je t’ai jamais vu en ville » de nature à provoquer un dialogue moins convenu.
Il s’appelait Yannick, Yann, dit-il tout d’abord sur un ton plus amène, et oui, il était d’ici mais faisait des études dans la plus grande ville du département où il passait toute la semaine ; il y avait, il en semblait très fier, une chambre d’étudiant que ses parents louaient pour lui.
Louis vit qu’il était beau.
Et comprit à l’instant qu’il lui faudrait beaucoup de patience pour le conquérir.
Le soir tombait qui les ramena vers la ville, devisant en chemin comme deux vieux amis.
Ils se trouvèrent assez de points communs, de centres d’intérêt, pour envisager de poursuivre la relation et se donnèrent rendez-vous pour le lendemain, jour férié, dans un café du port.
Louis n’allait jamais dans ces rades où l’on ne croisait qu’anglais saouls ou vieux briscards abrutis d’alcools anisés.
Il sentit, se rendant au « Calumet », que son cœur battait la chamade sous la chemise bien repassée, la neuve, qu’il mettait pour la première fois.
Il le vit de loin, brun aux yeux clairs à la peau de marin tannée sous les embruns déjà, vêtu d’un jean noir et d’un t’shirt blanc qui jouait du contraste avec les cheveux noir-profond.
Louis fut à peine surpris de voir que le jeune homme avait une guitare en bandoulière.
Le tableau était sans tâche, exemplaire : Louis le reconstitue aujourd’hui d’une mémoire qu’il s’étonne de trouver à ce point précise.
Yann qui la veille arborait un visage fermé l’accueillit avec le plus beau sourire de la galaxie.
Il buvait, c’était insolite ici, une bolée de cidre ; voyant le regard surpris du nouvel arrivant, il expliqua : - Je suis breton, j’aime le cidre, les galettes de blé noir, les filles blondes et la mer.
Louis commanda une bolée pour lui être agréable et trouva que c’était le plus délicieux des breuvages.
Son compagnon lui plut qui s’exaltait, volubile, pour se réfugier par instant dans un mutisme de nature à désarçonner interlocuteur moins curieux.
Bien au contraire, Louis mettait à profit ces silences subits pour mieux s’enivrer de cette beauté qu’aucun artifice ne venait dénaturer ; à peine longue, la chevelure était soyeuse, d’une finesse rare ; une mèche en coulait sur l’œil, sur laquelle le garçon soufflait quand elle le gênait trop.
Le corps était de muscles secs, d’un garçon qui devait nager, courir, que Louis s’imaginait jouer avec un chien sur une pelouse, et il s’en  trouva stupide, ne pouvant réprimer un rire libérateur.
-Qu’est-ce qui te fait marrer ? dit Yann, que l’éclat avait sorti de ses pensées.
- Oh, c’est con, je t’imaginais jouant avec un chien dans un jardin, je ne sais pas pourquoi.
A son tour, Yann s’esclaffa et, portant deux doigts à la bouche, émit un sifflement strident.
Aussitôt apparut, sortant d’on ne sait où, un chien de race indéfinissable, au pelage noir et blanc assorti à son jeune maître.
- Je te présente Bill, mon meilleur ami.
L’animal leur fit une fête éperdue et, sur un ordre abrupt, se coucha à leurs pieds, soudain apaisé.
Les deux nouveaux amis passèrent ensemble de longues heures, se découvrant sans trop en dire, parcourant la jetée, Bill en avant-garde, Yann détaillant chaque bateau, le nommant, fier de montrer ses connaissances en la matière.
Il jouait de la guitare –il « grattait » disait-il humblement- pour « s’éclater », et se dit admiratif quand Louis lui parla de ses études musicales.
Contrairement à son habitude, Louis ne révéla pas sa différence abruptement ; il se voulut allusif pour tester la capacité de tolérance de son nouveau camarade.
Il fallait que Yann lui donne un signe d’intelligence, ce qui ne tarda pas à se produire : à Louis qui lui disait qu’il lui faisait penser au Delon jeune de « Plein soleil », le jeune homme répondit un
«  De ta part, j’imagine que c’est un sacré compliment » qui révélait qu’il avait reçu le personnage cinq sur cinq.

(à suivre)
Syl. Gay Cultes 2010

C’était un coin encore sauvage où la mer venait assaillir des roches acérées...


...il lui faisait penser au Delon jeune de « Plein soleil ».


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