Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 27 septembre 2010

Louis, garçon facile I 20 : La sonate en sol mineur

Jules tomba en amour de Louis lors d’un concert de fin d’année du conservatoire.
Son aîné avait joué cette sonate de Schumann en sol mineur, périlleuse, où la virtuosité doit aller de pair avec les plus subtiles sonorités.
A l’issue de cette audition, le père du gamin avait demandé si Louis voulait bien faire travailler l’enfant pendant les grandes vacances.
Les yeux brillants, le jeune garçon ne cachait pas son enthousiasme; il promit de travailler sérieusement, aussi longtemps qu’il le faudrait, "jour et nuit" s’exaltait-il, si Louis l’exigeait !
C’était un temps où Louis commençait à gagner quelque argent, donnant quelques cours, accompagnant des cours de danse, où improvisant au piano du Pim’s, la brasserie chic de la station, qui appartenait aux grands-parents de son ami Dany, avec lequel, on s’en souvient, il lui arrivait de partager sa couche.
Dany jouissant d’une réputation de « tombeur de nanas » qu’il ne voulait écorner, cachait soigneusement cette relation ; quand l’envie d’une étreinte masculine se faisait urgente, il emmenait Louis dans la grande ville voisine où ils louaient une chambre d’hôtel miteux pour abriter leur intimité.
Les parents de Jules habitaient l’une de ces villas des quartiers dits résidentiels de la cité méditerranéenne, une « maison d’architecte » s’enorgueillissaient-t-ils, dotée d’une vaste piscine et d’un jardin aux mille senteurs.
Louis leur plaisait, qu’ils invitèrent de plus en plus souvent à partager leurs repas, auquel ils laissèrent la libre disposition du Gaveau demi-queue qui trônait dans le salon où le fils de la maison s’échinait sur quelque prélude du clavier bien tempéré sous l’œil impitoyable de son nouveau répétiteur.
Gamin, gosse, enfant : il n’y avait aucun mépris dans la considération qu’avait Louis pour son jeune élève, seulement une distance qui lui semblait nécessaire à un travail sérieux.
L’adolescent, précoce, bénéficiait d’un physique avantageux, gardant un visage enfantin encadré de longues boucles dorées sur un corps de proportions parfaites au terme de sa mutation.
A 15 ans, Jules S. pratiquait le piano avec plaisir, abordant ces études musicales comme un jeu qui cessait d’être intéressant si l’effort à fournir devenait trop contraignant.
Pour Louis cependant, il mettait un acharnement inhabituel à venir à bout des passages difficiles, fier de lui montrer qu’il avait travaillé entre deux visites de son mentor.
Sachant le « grand » particulièrement exigeant sur le son, il lui arrivait de répéter la première note d’une œuvre jusqu’à plus soif, toujours insatisfait de son toucher, cherchant inlassablement le miracle, guettant un sourire approbateur de Louis en récompense suprême.
Il fallut quelques leçons pour que Louis réalise que son élève éprouvait à son égard des sentiments sans équivoque.
Ce qu’il prenait pour de la ferveur, pour de l’admiration légitime, se teintait d’une véritable passion pour le jeune maître.
Les remarques sur la nouvelle chemise, sur les cheveux fraîchement coupés, sur une fatigue apparente, se succédaient, dénotant plus que de l’intérêt de la part de l’adolescent.
Mieux ou pire, quand l’été se fit plus chaud, il y eut un bain dans la piscine qui acheva de renforcer sa conviction : les jeux, innocents de prime abord, devinrent plus dangereux, l’adolescent cherchant le contact, le rapprochement des corps jusqu’au moment où c’en fut particulièrement gênant.
Louis sortit précipitamment du bassin sous les yeux dépités du gosse au bord des larmes.
Il s’entendit ordonner : « Ne joue plus jamais à ça avec moi ! » et repartit déstabilisé, furieux de n’avoir pas compris, conscient qu’il lui faudrait faire preuve de la plus grande fermeté.
Prétextant un surcroît de travail, il décala l’horaire de cours à la fin d’après-midi où l’un ou l’autre des parents était présent à la villa.
Et Jules, mortifié, cessa de travailler.
A la mi-septembre, à l’issue du derniers cours, Jules lui dit : « J'te déteste ! ».

(à suivre)
Syl.Gay Cultes 2010


"J'te déteste"
-Photo (c) Gay Cultes-

"...  cette sonate de Schumann en sol mineur, périlleuse, où la virtuosité doit aller de pair avec les plus subtiles sonorités."


Episodes précédents : clic

2 commentaires:

Kynseker a dit…

Je me suis toujours dit que j'aurais du faire du piano... La flûte à bec, ça fait mon rêver.

Par contre, si un élève se déclare et qu'il est de sexe masculin, c'est l'équivalent d'un coming-out (ça marche aussi pour les contre-ténors ou les clavecinistes...) !

Syl./Gay Cultes a dit…

!