C'était un garçon de type eurasien, discret, lui, entre ces deux créatures vibrionnantes.
Louis faisait son numéro de chaque soir, le dos tourné aux convives devant le piano droit : il provoquait des rires, des vivats, des applaudissements, venus essentiellement ce soir-là du trio attablé près de la baie vitrée qui donnait sur cette rue du quartier de la Contrescarpe.
Dans le piano laqué de noir, il vit, sans y prêter plus d'attention, que le garçon aux cheveux si noirs le regardait d'étrange façon.
Quand ils eurent fini leur repas, au moment où ils quittaient l'endroit, le garçon posa une feuille de papier pliée en deux sur le piano qu'il accompagna d'un banal "au revoir".
Ce n'est qu'en rentrant dans la chambre de bonne qu'il occupait en quartier populeux quelque part près d'un Sacré Coeur en gâteau meringué, qu'il extrait le billet de la poche de sa veste autrichienne, très à la mode cette année-là.
Sur le billet était écrit : "Je vous aime. Michel" suivi d'un numéro de téléphone.
Louis sourit tout d'abord du prénom si répandu et pourtant déjà si désuet à l'époque; puis les traits du garçon se redessinèrent à lui, mais aussi cette démarche féline, fière, cette distinction toute de charme discret qui contrastait avec l'attitude tapageuse de ses deux compagnes, dont il apprit plus tard qu'elles étaient des copines de boulot.
Il attendit.
Deux jours passèrent avant qu'il ne se décide à composer le numéro de son admirateur :
"C'est Louis... le restaurant; vous m'aimez encore ?
- Oh oui, plus que jamais; on se voit ?"
Que l'amour était simple, que la vie était belle en ces premières années d'indépendance après que Louis eût quitté ses rivages méditerranéens pour ceux de la Seine !
Ils se retrouvèrent pour dîner au même endroit, un soir où le pianiste n'y jouait pas.
D'entrée de jeu, le garçon avait annoncé qu'ils iraient ensuite faire l'amour chez lui si Louis voulait bien.
Le repas fut vite expédié, leur jambes se pressant sans cesse sous la table recouverte d'une large nappe blanche propice à ces épanchements.
Ce fut comme une cérémonie : arrivés chez Michel, celui-ci demanda à Louis de se dévêtir entièrement et lui fit endosser un peignoir de soie; il avait allumé des bâtons d'encens qui diffusaient un parfum grisant en effluves inconnues de Louis en proie à une douce euphorie.
Le garçon avait revêtu lui aussi un peignoir strictement identique à celui dont il avait couvert la nudité de son invité.
Autour du thé servi brûlant, les deux garçons s'observaient en silence; il n'y avait pas de musique, de celles qui viennent trop souvent au secours du vide.
Non; sans que leurs corps ne se soient encore connus, l'amour commençait à se faire par le seul jeu des regards que le bel eurasien interrompit, se relevant lentement, pour baiser les lèvres de son invité, lui glissant un "je t'aime" avant de se rasseoir.
Ces prémices, temps suspendu, durèrent longtemps ou brièvement; on ne le saura pas.
Car toute vie extérieure s'était effacée.
Louis se souvient de cette nuit comme d'un moment de grâce : Michel, avec d'infinies précautions, entreprit de l'aimer enfin, en amant attentionné, en serviteur dévoué; il prodigua les caresses les plus subtiles, les plus étudiées, usant de ses mains, de sa chevelure de jais, de ses cils, même, en une lente montée vers le plaisir, sans se préoccuper d'autre chose que du plaisir de son partenaire dont, à plusieurs reprises, il refusa l'étreinte, le geste en réciprocité dont Louis se croyait redevable.
Ainsi, en ce long crescendo, et quand il le décida, il amena son partenaire à la jouissance.
-Bientôt, dit-il, nous jouirons ensemble.
Il intima à Louis, en ordre sussuré, de rester là, allongé et repus, puis, disparaissant un instant dans la salle de bains, en revint avec ce qui était nécessaire à la toilette intime de l'aimé.
Il se mit en devoir de préparer à nouveau du thé et ce fut ainsi tout au long de cette nuit.
Le garçon, dont Louis apprit qu'il était né de mère chinoise et de père breton, en un mélange bienheureux de civilisations -Louis pensa que les parents du jeune homme devaient être très beaux...-, ne consentit à prendre son plaisir qu'après plusieurs heures de don de lui-même pendant lesquelles il offrit à son amant les plus étourdissants délices.
Quand, vers midi, Louis se réveilla dans la lueur blafarde de l'hiver parisien, Michel avait depuis longtemps rejoint son lieu de travail; un plateau attendait dans la cuisine; la bouilloire avait été déposée sur sa plaque chauffante.
Au moment de quitter les lieux, Louis vit, sur la console de l'entrée, un billet où était écrit :
Je te remercie pour ces merveilleux moments.
Nous ne nous reverrons pas.
Je t'aime.
Michel
Cette nuit d'amour ne s'oubliera jamais.
S.Gay Cultes 2010
Car toute vie extérieure s'était effacée.

1 commentaire:
ma insomma vi sembra bello una notte sola ? perchè ? troppo triste finire così
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