Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 20 décembre 2010

Louis deuxième époque I Mathias

Dans cet album de photos des années 80 dont la couverture s'orne d'un paysage alpestre du plus mauvais goût, l'image de Mathias, allongé, en short, sous un ciel d'un bleu de carte postale, le regard perdu dans l'immensité d'azur.
On devine la mer, toute proche; on en respire les effluves, on entend le calme va-et-vient des vagues sur le rivage de sable beige, on devine que le cliché fut pris non loin de chez lui, au Cap.
C'est un garçon frêle que l'on découvre, étonné d'être arrivé à l'âge adulte, un ange égaré dans cette époque en tumultes qui sied mal aux poètes.
On ne sait comment Mathias, si différent des garçons survoltés qui fréquentaient le refuge de Louis, en vint à s'y poser avec assiduité.
Il ne sortait que fort peu, garçon sauvage à la personnalité crépusculaire; il n'aimait pas le bruit, l'effervescence, les rires gras, les chansons-scie que déversaient les premières radios "libres" en devenir commercial.
Il rentrait d'un long séjour en ville du Nord.
Le Nord, pour ces gens de Méditerranée, commençait à peu près au-dessus de Valence, dans ces villes où il faisait toujours froid.
Il avait passé quelques mois "là-haut", pour des études artistiques dans une ville de porcelaines qui lui parut hostile, en rapportant une mélancolie qui avait ému Louis.
Mathias était perdu, noyé, si heureux de la bouée qu'on lui lançait, reconnaissant d'avoir trouvé en Louis un confident toujours prêt à écouter son mal-être, à le bercer comme un tout petit enfant en somme.
Ils passaient de longs moments sur cette banquette de bric et de broc, en estrade, qui jouxtait le lit dans le studio de Louis.
Mathias était foncièrement fait pour vivre une amitié particulière et guère plus, un "amour qui n'ose pas dire son nom" avec ce garçon plus âgé, plus mûr, qui, lui, commençait à se lasser du sexe en exploits sportifs qui avait nourri tant de nuits inutiles.
Leur relation fut de tendresse infinie, de longs silences, de Requiem mozartien mille fois savouré, de pâtes amoureusement accommodées de sauces inventives, de bras doucement passés autour du cou, de doigts indéfiniment entremêlés.
Autour d'eux, les habitués, ceux qui avaient coutume d'envahir les lieux, qui y étaient chez eux, eurent bien du mal à accepter l'intrus, ce marginal pourtant issu de l'une des familles les plus notablement adoubées de la petite ville, en vieille lignée provençale ayant imprimé son sceau sur l'histoire de la cité aimée des dieux.
On le jugeait un peu "fada", pas très "clean", sauvage.
Sauvage, Mathias l'était assurément pour le bonheur de Louis qui s'était plu à l'apprivoiser.
Des jeux de mains, on passa peu à peu à d'autres divertissements, unilatéraux; il plut à Louis de donner jouissance à Mathias qui le quittait en fin de soirée éperdu de gratitude.
Ils ne firent l'amour en plénitude qu'une seule fois, quand le sombre jeune homme demanda s'il pouvait "passer la nuit".
Louis donna le meilleur de lui-même.
Le temps passant, le comportement de Mathias vira au malaise : le Sida faisait à présent l'actualité, des photographies abjectes de Paris-Match aux propos ignobles de Le Pen sur les "sidéens".
Pour un esprit vacillant comme celui de Mathias, cette stigmatisation était venimeuse; il fit quelques timides allusions, puis Louis put constater que le poison faisait son œuvre: la pensée de la contamination par "sujet à risque" polluait à présent leur relation.
Louis procéda aux tests sanguins qui s'avérèrent négatifs et brandit fièrement ses résultats lors d'une rencontre dramatique où il dut se rendre à l'évidence : le jeune homme s'était soudain fermé, victime comme beaucoup à l'époque, des informations contradictoires, dont beaucoup farfelues, qui circulaient.
Il prit alors ses distances et ne fréquenta plus l'antre du mal.
Lors de leurs rencontres en d'autres lieux, Louis constata peu après que le discours du garçon s'était "droitisé"; il rentrait ainsi au bercail, en ces territoires où le conservatisme règne depuis la nuit des temps.
Depuis cette époque, Louis n'a plus jamais aimé sans protection.
C'est sûrement une fille qui a fait cette photo se dit Louis :
la tête repose sur ses bras croisés, les cheveux sont coiffés "en pétard", le doux visage de moineau peine à brunir sous le soleil azuréen; on ne les voit pas, mais, c'est sûr, des bateaux blancs glissent sur la mer si bleue, si tranquille.
Un soir, Louis avait vu ce visage apaisé.
Enfin.

(à suivre ?)
S.Gay Cultes 2010

Mathias était perdu, noyé...
- Photo X -

... des bateaux blancs glissent sur la mer...
-Nicolas de Stael-

2 commentaires:

Kynseker a dit…

On ne situe plus trop l'âge de Louis ni ce à quoi il consacre sa vie, mais on suit toujours agréablement ses nuits fiévreuses...

Sinon, Stael, c'est du génie et pis c'est tout !

Gay Cultes a dit…

@Kynseker : oh, vous savez si bien lire entre les lignes...