Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 6 décembre 2010

Louis, deuxième époque I Nouvelles vagues


Au bar de J. toute la journée des lycéens séchaient leurs cours.
En ces années new-wave, l’identité sexuelle des jeunes gens voguait de trouble en flou.
On voulait ressembler à Boy George ou à Robert Smith, leader équivoque du groupe The Cure dont le juke-box distillait les succès inlassablement et l'on s'habillait de noir, cheveux longs savamment désordonnés sur un côté du visage.
Des bagues ornées de têtes de mort ou de quelque signe cabalistique enserraient des doigts aux ongles vernis pour la sortie du soir; les garçons noircissaient le pourtour de l'œil de khôl pendant que les filles découvraient les couleurs fluo pour leur chevelure.
C'était une période en après-punk, plus propre sur elle, symbolisée en France par le groupe Indochine.
La musique entraînait quelques débordements qui paraîtraient gentillets de nos jours : le "pogo" en était un qui consistait, en guise de danse tribale, à se jeter sans ménagement sur son voisin.
J. naviguait dans cet univers avec délectation : il aimait ces jeunes gens à peine moins âgés que lui qui se shootaient au coca-fraise dans ce Milk, point de chute de Louis en résurgence, que J. avait pris en gérance au sortir d'études incertaines.
C’est Louis qui l’avait aidé à se révéler.
Un soir dans le studio du musicien une étreinte suffit à vérifier que le
sexe est bien la seule  chose qui ne sache mentir chez l’homme, comme l’affirmait Cocteau en exergue de son Livre Blanc.
Avec J., Louis organisa des soirées pour cette jeunesse azuréenne désœuvrée en hiver.
On louait un night-club endormi en basse saison pour y organiser des nuits où seuls les initiés munis d’un « flyer » avaient accès.
La tonalité y était résolument ambivalente.
On y draguait gentiment sans savoir qui était quoi, s’aventurant sans honte sachant que l’autre, en face, s’il n’était pas acquis à la cause en était un sympathisant.
La sexualité trouble était à la mode, en des temps où Mondino, pour un vidéoclip –encore une nouvelle tendance- du chanteur Axel Bauer empruntait l’imagerie homosexuelle de Genet et Fassbinder : chairs dénudées, muscles luisants de sueur, gestes équivoques.
Louis emmena chez lui un soir un garçon jeune qui bandait sous le slip blanc quand son aîné y aventura la main ; mais le garçon finalement se refusa, incertain comme l’époque.
La gauche était au pouvoir, Mitterrand en majesté, qui s’était éloignée de ses utopies de 81.
Le monde communiste vacillait et n’allait pas tarder à s’effondrer ; la jeunesse espérait beaucoup en Gorbatchev et sa Perestroïka visant à humaniser l’idéologie socialiste ; mais il était déjà trop tard dans ce bloc de l'Est au bord de l'explosion.
Louis non plus ne savait plus très bien où il en était.
Il était rentré au pays pour une saison et y passa sept ans, grisé par la vie nocturne et les « petits jeunes » qu’il était si facile de circonvenir.
Il avait, toute proche, l’amitié de C. qui souvent le baisait avec savoir-faire, parvenant à le faire jouir sans que Louis n’ait besoin de se manipuler, et Louis trouvait cela extraordinaire.
Entre eux l’amitié se confondait avec la passion, confinant parfois à la haine.
Leur « union libre » avait ses pièges qu’ils ne savaient éviter : C., trop souvent imbibé d’alcool, faisait des scènes terribles quand son ami avait trop empiété sur ses plates-bandes.
Ainsi de Jeff, ce jeune américain timide et bien mis en périple européen qu'il avait dragué et ramené avant d'avoir eu le temps de lui prouver sa sympathie.
Le californien avait immédiatement ressenti une attirance pour Louis qui donnait de la joie, de nuit, dans un établissement coté de la station balnéaire, en animateur vibrionnant.
C., qui devait rejoindre la grande ville voisine, laissa Jeff aux bons soins de Louis qui l'invita au club, lui offrit force boissons alcoolisées, et n'eut à fournir aucun effort pour que l'étranger veuille bien passer la nuit chez lui, flanqué d'un troisième larron en la personne d'un garçon qui n'en était pas à une expérience près :E. se voulait apprenti comédien, lisait la presse de gauche, des livres, écoutait des Cantates de Bach et discutait avec Louis des critiques de Télérama.
S’il bandait, il ne se posait pas de questions et assumait sans le moindre problème ce qu’il nommait« ses pulsions ».
Leur relation fut d’intellect excitant, en jeu cérébral menant ou non, selon le jour et l’heure, à l’aboutissement charnel ; E. en jouait avec perversité.
Ainsi, on pouvait avoir parlé sexe toute une soirée, jean au bord de la rupture, et E. décidait brusquement de partir laissant Louis pantois, frustré.
Le jeu leur était délicieux, en une sorte de sadomasochisme hautement stimulant.
Il pouvait atteindre des sommets de savoureuse scénarisation, comme ce jour où Louis, l’ayant proposé, donna cent francs pour que son comparse accède à ses désirs.
C'est donc avec ce même E. que Louis usa et abusa des charmes de Jeff.
La soirée avait été bien arrosée d'un gin prompt à mettre à bas toute inhibition; les trois garçons semi-conscients s'entremêlèrent jusqu'au petit matin, E. quittant parfois le lit pour s'asseoir dans l'unique fauteuil, observant avec un intérêt quasi scientifique et commentant les ébats de ses deux comparses, les rejoignant après s'être servi une rasade de Gordon's.
Le lendemain, Jeff reprit le cours de ses pérégrinations.

A suivre (?)
S.Gay Cultes 2010

"Axel Bauer empruntait l'imagerie (...) de Genet."

"Robert Smith, leader équivoque du groupe The Cure"

"La jeunesse espérait beaucoup de Gorbatchev..."

"Ainsi, de Jeff, ce jeune américain timide..."
(Photo X)

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