Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 13 décembre 2010

Louis, deuxième époque I Un havre de liberté

Lors de sa deuxième vie, Louis vécut en deux endroits forts différents.

Au début, il occupa un studio meublé en plein centre de la station balnéaire, en face d'un café flanqué d'une salle de jeux qui attirait toute la jeunesse des environs.
C'était un poste d'observation idéal.
Quand on voit, on est vu : il put ainsi constater qu'un tout-jeune Frank, du pas de la porte, passait de longues minutes à observer son premier étage.
Le garçon était fort agréable; mais cette drague ostensible n'était pas de nature à exciter Louis qui n'aimait rien tant que les amours improbables.
Jamais il ne céda à ces avances trop empressées.
Quelques mois plus tard, Frank fut l'un des premiers porteurs du fléau qui allait déferler sur toute une partie de la population.
Par la suite, fatigué des tintamarres estivaux, Louis trouva un appartement plus calme en quartier résidentiel, un rez-de-chaussée devant lequel, néanmoins, à toute heure du jour et de la nuit, on pouvait voir des deux-roues campés sur leur béquille.
Les visites s'y succédaient; car c'était un havre de liberté pour jeunes gens en rupture d'ambiance familiale oppressante.
Tous n'étaient pas des "amants".
Beaucoup d'entre eux venaient là en terrain ami pour converser autour d'un verre ou deux, ou plus, pour y rouler tranquillement leurs joints sans interdit, que Louis fumait du bout des lèvres par souci de ne pas rompre la complicité de l'instant.
On refaisait le monde, jouait au Scrabble les longs soirs d'hiver; Louis se mettait au piano parfois, avec moins d'enthousiasme ou "pour déconner", attendant un sursaut dans cette vie provinciale monotone bientôt en proie à la résurgence d'idées nauséabondes.
Certains ne se firent pas prier pour partir à la découverte de l'amour du même sexe, tels Mathias avec lequel Louis avait construit une tendre amitié, dans les débuts faite de doigts enlacés et de chastes baisers, évoluant par la suite vers des jouissances partagées.
Mathias culpabilisait, il le proclamait, mais revenait à ce plaisir extra-ordinaire (que j'écris ainsi à dessein) dès que l'occasion se présentait.
Jusqu'à ce qu'une peur panique du sida le fit s'éloigner, bien que Louis lui eût présenté ses résultats sanguins négatifs.

En opérant un flash-back sur son passé, Louis constatait, encore récemment, que les "homos à cent pour cent" ne représentaient qu'une infime partie de ses amours.
Peut-être était-ce pour cela que jamais il ne s'établit vraiment "en couple"; même sa relation de plusieurs années avec Christophe fut hachée, tumultueuse, l'un comme l'autre ayant pour le premier minet de passage les regards de l'enfant devant la pâtisserie.
L'intempérance de son comparse, son instabilité chronique, furent un obstacle à la pérennité de leur liaison, malgré un entente exceptionnelle sur le plan sexuel.
Mal marié, on l'a vu, Stefano le taurillon pointait de temps à autre le bout de son museau, s'entourant de précautions, garant sa R5 noire à plusieurs centaines de mètres de là; la relation "entre hommes" lui était indispensable, Louis représentant son unique point de chute en la matière.
Sitôt arrivé, il oubliait toute prudence, s'empressait de déshabiller ce corps toujours parfait sans se soucier d'apparaître ainsi à la vue de tous par l'entremise de la baie vitrée que Louis devait occulter dans la précipitation !
Au mépris quelquefois de son état d'homme marié (trop jeune), il passait la nuit dans les bras de l'amant, déclenchant l'inévitable coup de téléphone, car "elle" savait.
Un soir, Louis l'entendit dire à l'épouse délaissée "viens, comme ça tu verras que je m'éclate !" sous-entendant qu'elle ne pouvait lui donner entière satisfaction; car Stefano aimait plus que tout "appartenir".
Les théories sur le "féminin" dans la relation gay tombaient d'elles-mêmes devant cet homme jeune, bâti en parangon de virilité, toujours prêt à faire le coup de poing on le sait, atteignant le summum de la félicité par cette voie désignée comme étant "contre nature".
L'idéal pour lui eût été de vivre en trio puisqu'il aimait, lui, le sexe de la femme.
Sans doute aujourd'hui en conçoit-il encore le douloureux regret…
Etrangement, Louis ne se souvient pas d'avoir été amoureux au cours de cette période, fraternisant avec ces garçons trop souvent admiratifs, ce dont il a encore horreur aujourd'hui.
On était à l'orée des années 80, une période bâtarde, faite d'espérances et d'illusions perdues, marquée par la catastrophe sanitaire qui allait décimer une partie importante de la jeunesse.
Il attendait.
Il crut parfois que c'était arrivé.
Il attend toujours.
Sans attendre.



(à suivre ?)
S.Gay Cultes 2010
Photos "X"
"... cet homme jeune bâti en parangon de virilité..."

"...sans se soucier d'apparaître ainsi à la vue de tous..."

4 commentaires:

Tambour Major a dit…

Très joli texte, plein de charme, de douceur, de nostalgie. Je me demande quelle est sa part autobiographique.

Gay Cultes a dit…

@TM : dans cet épisode, non négligeable...

Kynseker a dit…

Finalement... Un Louis très entouré physiquement, mais souvent seul ?!

Comme le dit TM, un des plus beaux textes de la série. En tout cas, je découvre vraiment le monde des "mal mariés" que je n'aurais jamais dit si réel, même en ces temps-là.

Gay Cultes a dit…

@kynseker : je "séchais" sur le début du prochain billet.
Votre première phrase me donne un idée.