Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 3 janvier 2011

Louis, deuxième époque I Juan

" – C'est un copain à toi, le journaliste qui a une Porsche ?"
Juan avait abordé Louis en ces termes cette nuit-là dans la discothèque où se retrouvait toute la jeunesse locale, de minettes et minets en voyous demi-sel mêlée.
Ce jeune loup aux dents longues descendait de ces immigrés d'outre-Pyrénées que le franquisme avait jetés dans les bras d'une "France terre d'asile" qui, déjà, au milieu du vingtième siècle les considérait comme la lie de la société.
Ces "gens-là" furent maçons, hommes de peine, ouvriers agricoles, vendangeurs, et contribuèrent au redressement national de l'après-guerre; il leur fallut bien des années pour conquérir leur droit au statut de citoyens à part entière; et l'on sait qu'en la matière l'histoire se fit bègue.
En fin de siècle, la société de consommation battait son plein; sur la Côte, les voitures de sport rutilantes, les fringues de créateurs, les montres en or en signes extérieurs de richesse ostentatoires narguaient une jeune population défavorisée avide de dévorer une part du gâteau.
C'était un très beau garçon à peau brune, au visage à la fois buriné et enfantin troué de deux yeux noirs où perçait l'arrogance coiffé d'une chevelure en boucles d'ange qui savait que les pédés du coin venaient repérer dans ce temple de la nuit azuréenne leurs futures proies.
Il avait sans aucun doute observé avec attention ces tables ou des trentenaires invitaient des jeunes gens à partager leur bouteille de scotch et n'avait pas manqué de remarquer que, souvent, ces messieurs repartaient accompagnés.
Louis avait acquis en ces lieux de frivolités une certaine notoriété : on n'imaginait pas de festivités ici sans son talent certain qui lui faisait dire, dans l'intimité de ses proches, en modestie non feinte, qu'au "pays des aveugles…"
Juan savait qu'en s'adressant à lui il pouvait lui aussi jouer dans cette cour de nantis dont les mille feux éblouissaient ce garçon vorace.
Sans ambages, après que Louis l'eût invité à prendre place, il soumit le musicien à un feu roulant de questions sur ses relations avec le journaliste ou ce réalisateur de télévision parisien amateur de jeunes hommes qu'il avait vu en sa compagnie.
"-Moi, j'ai jamais fait ça avec un mec, tu sais" lui avait-il affirmé sur un ton dont on ne pouvait mettre en doute la franchise.
Louis était fort embarrassé : Juan voulait qu'il use de son entregent pour lui présenter ces personnalités.
Il vit que Juan était beau et le désira : c'était le moment idéal pour essayer, non ?
Sur une vague promesse de mise en relation, Louis put entraîner chez lui ce tout jeune homme qui n'avait peut-être pas encore atteint ses dix-huit ans.
Sitôt passé le seuil du petit appartement, Juan ôta tous ses vêtements et courut se couler dans les draps; Louis avait bien jaugé la "merveille" –c'est ainsi qu'entre garçons "comme ça" on désignait les anges- : la beauté physique du garçon était époustouflante !
Louis se fit initiateur avec patience, lorsque, au milieu de la nuit survint un événement cocasse et inoubliable.
Alors qu'il prodiguait du plaisir à son partenaire, celui-ci hurla d'une voix de stentor teintée d'un accent du sud à couper à la serpette :
-Oh, putain, Louis, je suis pédé et je le savais pas !

Au matin, quand fut venu le moment de se séparer, en une attitude machiste plutôt répandue, dit-on, de l'autre côté de la Méditerranée, Juan demanda à Louis s'il était content; sur l'acquiescement de ce dernier, il lui demanda s'il pouvait lui "donner quelque chose" pour "s'acheter un pull".
A regrets, car contrairement aux apparences la période n'était guère faste, Louis lui donna son dernier "Delacroix" (un billet de cent francs).
Juan s'en empara joyeusement et dit "c'était super !" avant de disparaître.

Quelques jours plus tard, Paul, le réalisateur parisien, raconta à Louis l'anecdote que voici :

" J'étais au volant de ma voiture à Cannes, cherchant à me garer pour aller dans cette boîte à garçons, quand un garçon magnifique m'aborda, me demandant si j'étais bien un ami de Louis, le pianiste.
Je luis répondis positivement et demandai au garçon ce qu'il faisait là, ce à quoi il me répondit en toute innocence : je tapine !
Je l'ai aussitôt mené à l'hôtel le plus proche et, après l'amour, au moment où je sortais une liasse de billets de ma poche, "ton" Juan m'a dit d'une voix de commerçant  chaleureux : "ah non, pas question, t'es un ami de Louis, c'est pour moi !" comme on le dit lorsque vient l'addition au restaurant ou au moment  de régler une tournée dans un bar.
Le ton n'appelant pas de réplique et cet accent chantant m'ont mené au bord d'un fou-rire que j'ai laissé exploser sitôt regagné l'intérieur de mon véhicule, me demandant si je n'avais pas rêvé !"

Louis ne revit pas Juan; sitôt la saison achevée, le garçon avait gagné Paris, peut-être pour y rejoindre quelque riche client.
Ou pour y perdre cette espèce de candeur qui le caractérisait, y arpentant le trottoir devant le Drugstore de St Germain des Prés aujourd'hui disparu.
Quand Louis repense à Juan, les sentiments s'entrechoquent : il ne pensait pas avoir à favoriser un jour ce genre de "carrière".

(A suivre)
S.Gay Cultes 2011

-Christian Schoeller 2008-
"Oh putain, Louis, je suis pédé et je le savais pas !"



1 commentaire:

Leav a dit…

C'est triste en fait :o