Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 31 janvier 2011

Louis deuxième époque | Le neveu

C'était une réunion de famille peu banale.
Le frère de Louis, Gabriel, était un personnage atypique, qui avait été tour à tour étudiant en révolte lors des évènements de mai 68, avait ensuite épousé la fille d'une famille pétrie de catholicisme et de conservatisme, et s'en était séparé pour se marier avec une jeune gardoise issue d'une longue lignée de huguenots ancrée dans un village entouré de vignes et de vergers, qu'il avait rencontrée au moment où sa vie maritale s'essoufflait.
Cette situation était inévitable : le premier mariage n'avait été célébré que pour éviter le péché, la jeune fille de bonne famille ayant "fauté", le manquement aux bonnes mœurs ambiantes devant être réparé devant monsieur le curé.
De cette union était né Jean-Pascal, que ses grands-parents s'étaient acharnés à détourner de ce père volage et imprévisible.
Le temps avait fait son œuvre et le deuxième mariage, qui avait donné un second fils à Gabriel, avait lui aussi volé en éclats.
Le grand frère désormais avait pour compagne une riche héritière rencontrée dans un club de vacances, une fille blonde, de cette race qui fait tourner la tête des quadragénaires en rupture de ban.
L'espace d'un court séjour dans les Cévennes, en une belle demeure appartenant à la famille de la maîtresse, Gabriel, en prince oriental, avait réuni sous son toit la première épouse et son fils âgé maintenant de dix-sept ans, Louis, et cette femme avec laquelle il vivait une relation passionnée.
On découvrait ces paysages rudes, ces plateaux éreintés par un vent implacable –dont ce Larzac d'historique mémoire-, cette "Couvertoirade", village médiéval hanté par les Chevaliers du Temple, s'arrêtait pour déjeuner dans quelque auberge isolée pour rentrer le soir dans la grande maison où l'on grillait saucisses et viandes diverses dans la cheminée.
On avait donné à Louis et Jean-Pascal une chambre à l'étage où l'oncle et le neveu pouvaient se découvrir enfin, l'adolescent ayant passé la plus grande partie de sa jeune existence chez "l'ennemi", cette belle-famille désireuse de l'isoler d'un père honni.
Dès le premier soir, dans l'obscurité, Jean-Pascal s'était confié à cet oncle dont l'homosexualité était notoire.
D'emblée, il lui avait dit son attirance pour l'un de ses camarades de lycée, un garçon réputé coureur de minettes sur lequel il avait malgré tout quelques doutes, lui révélant ainsi qu'il était comme lui.
Dès les premiers mots chuchotés, avant même que le jeune garçon n'entre dans les détails, Louis avait compris où son neveu voulait en venir : cette sorte de sixième sens commun à tous les "homos" comme on disait encore à l'époque, l'avait alerté dès que son neveu lui était apparu au sortir de l'enfance, quelques mois auparavant, lui rendant visite en bord de mer.
Dans la propice obscurité de la chambre, Jean-Pascal s'était épanché, sachant que l'oncle était la personne idéale à laquelle il puisse se dire.
Louis accueillit cet aveu qui n'était en rien une surprise par des paroles apaisantes, lui disant combien il vivait, lui, cet état, de manière simple, assumée, assurée.
Il lui prodigua des conseils de précautions, le SIDA faisant de multiples ravages au sein de la communauté.
Avant que le sommeil ne vienne mettre un terme à la conversation, Jean-Pascal soumit à Louis une requête : il n'osait dire la chose à son père -ce qui sous-entendait que sa mère savait- et sollicitait de l'oncle qu'il aborde le sujet avec Gabriel, lui faisant confiance pour qu'il l'en informe avec le tact nécessaire.  
Louis le rassura : ce frère "moderne" qui n'avait jamais manifesté la moindre réticence à son égard, n'aurait pas la réaction que le neveu semblait redouter.
Après quelques hésitations, devant la crainte de Jean-Pascal de s'affirmer seul, Louis accepta de jouer les messagers.
Le lendemain, dans la grande cuisine où Gabriel et Laure, son égérie, prenaient leur petit-déjeuner, il relata au grand frère la conversation de la veille.
Gabriel eut un vague sourire : "tu en es sûr ? je m'en doutais. Je lui dirai de ne jamais oublier de se protéger".
Quand Jean-Pascal entra dans la cuisine, un regard de son père l'informa que le messager avait fait son devoir.
Louis n'en sut davantage.
Le père et le fils eurent sans doute quelques mots échangés dans leur intimité.
Il vit par la suite que l'amour du père pour son fils n'était en rien affecté par cette révélation.
Il savait pourquoi il aimait son frère comme on aime un ami que l'on s'est choisi, son meilleur ami.
Il pensait bien sûr à cet oncle Jean* victime en d'autres temps de l'omerta familiale.
Il se disait que le monde changeait en bien.
D'autres faits, plus tard, s'acharneraient à le démentir, lui intimant, à lui et à ses semblables, de ne jamais baisser la garde, l'appelant à une perpétuelle vigilance.
En la matière, hélas, rien n'est jamais gagné.

(à suivre)
S./Gay Cultes 2011

*Voir épisode précédent.
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[...ces paysages rudes, ces plateaux éreintés par un vent implacable...]

[...il lui avait dit son attirance pour l'un de ses camarades de lycée, un garçon réputé coureur de minettes...]

[... D'autres faits, plus tard, s'acharneraient à le démentir...]
En photo, Bruno Wiel : ses agresseurs homophobes viennent d'être condamnés
à des peines allant de 16 à 20 ans de réclusion criminelle.
[... En la matière, hélas, rien n'est jamais gagné...]

3 commentaires:

Kynseker a dit…

Pour continuer sur l'actualisation du billet, de nos jours, les jeunes qui font leur coming-out aiment bien quand cela suscite quelques remous. Juste ce qu'il faut pour marquer une frontière et pour dire qu'on prend définitivement ses distances avec la vie de ses parents.

A tel point, que les coming-out totalement apaisés suscitent de la frustration, comme si on restait dans le registre du déni. J'ai observé ça chez beaucoup de mes amis où même si ça se passait un peu mal, ça ne se passait pas suffisamment mal. Curieux.

Très beau billet (rien que les Cévennes toute façon...) !

S./Gay Cultes a dit…

@Kynseker : " même si ça se passait un peu mal, ça ne se passait pas suffisamment mal. Curieux."
Pour le moins.
Et merci pour le compliment, fidèle et motivant lecteur.

Dima a dit…

J'apprécie beaucoup de choses dans cette chronique d'une vie, mais je crois que ce qui me touche à chaque fois, c'est l'ancrage dans un temps et une société que tu arrives à faire passer. Il y a bien plus que "l'histoire d'un mec". Il me semble que tu traduis une vision bien plus complète de la société par les quelques traits de contexte que tu dresses. Donc encore une fois: bravo!