Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 24 janvier 2011

Louis deuxième époque | L'oncle Jean

Il enfourchait son vieux vélo et venait rendre visite à la famille en vacances au village après avoir prévenu par lettre de son arrivée.
L'oncle Jean vivait et travaillait dans un petit hôtel de la grande ville voisine, dans une ruelle toute proche de la grande place où trône un théâtre en réduction locale de l'Opéra de Paris, dû au même architecte que l'illustre Académie de Musique et de Danse.
Quand, dans le giron familial, on évoquait le frère de la mère de Louis, on prenait des airs entendus et répondait au gamin curieux que le tonton était un peu "drôle".
On sous-entendait que ce "vieux garçon" était en quelque sorte un "demeuré".
De ses randonnées à bicyclettes dans la campagne environnante avec "le Jean" – c'est ainsi que le père de Louis le désignait- l'homme-Louis garde le souvenir de discussions qui ne laissaient apparaître aucun désordre psychique chez son oncle.
C'était un homme de petite taille, aux cheveux blonds coupés courts, d'une gentillesse à toute épreuve qui pensait toujours à garnir sa besace de quelque friandise pour le neveu.
Louis se souvient de ces bâtons de chocolat fourrés d'une substance sucrée qu'il ne saurait définir; Jean, sans doute, les achetait chez l'épicier, à l'entrée du village, avant de parcourir les derniers mètres jusqu'à la vieille maison de pierres.
 Cette attitude compassionnelle que l'on adoptait en l'absence de l'oncle pour parler de lui le hérissait déjà à cette époque.
A l'hôtel, Jean était le factotum des propriétaires, tour à tour serveur, concierge, veilleur de nuit, homme de peine.
Il s'était rendu indispensable, garçon efficace et discret, partageant avec ses patrons leurs séjours en villégiature.
Il y avait là quelque mystère que Louis s'efforça de mettre à jour beaucoup plus tard, à l'âge adulte, après le décès de sa mère, cette sœur que Jean semblait aimer, lui qui, Louis le comprit, avait trouvé ailleurs, dans ce petit hôtel pour voyageurs de commerce de passage ou lieu de commerce pour "passes", supputait-il, sa vraie famille.
En ces journées si sombres, il décida de s'y rendre pour revoir ce désormais vieil homme, lequel, depuis longtemps n'avait plus donné de nouvelles, silhouette dissimulée derrière un arbre à l'issue de la cérémonie funèbre, ignoré superbement par le reste de l'assistance.
Jean le reçut aimablement, délaissant quelque besogne pour lui offrir un café servi sur une table recouverte d'une de ces toiles-cirées à carreaux Vichy que l'on ne voit plus que dans les films des années 50.
L'hôtel était bien tenu, mais la propreté ne parvenait à dissimuler l'état de délabrement dans lequel il s'étiolait vers une inévitable disparition.
Louis ce jour-là ne sut trouver les mots, ne sut exprimer le questionnement qui l'habitait.
La conversation fut de convenance, Louis décelant malgré tout une lueur dans les yeux de l'oncle quand il prononçait les mots "mon patron".
Les non-dits étant l'usage dans cette famille si désunie, Louis s'était forgé sa propre idée de cet homme chuchoté depuis toujours.
Mais jamais, ce jour-là, il ne sut dire ce qu'il avait l'intention d'exprimer : "tu sais, oncle Jean, j'ai compris et, tu sais, je suis comme toi, nous sommes semblables, de la même essence".
Il ne sut pas le lui dire.
Toute sa vie, il regrettera.
(A suivre)
S. Gay Cultes - 2011

... la vieille maison de pierres de la grand-mère...

4 commentaires:

Kynseker a dit…

Faux-semblants, non-dits... Ca forge parfois des drôles de vie...

Du regret, et des émotions pour nous, mais rien ne dit qu'il aurait répondu, habitué qu'il était à ne pas en parler..

Gay Cultes a dit…

@Kynseker : "rien ne dit qu'il aurait répondu, habitué qu'il était à ne pas en parler.." :
c'est effectivement probable.
Vous serez surpris de la suite : autres temps, autres moeurs...

Tambour Major a dit…

Très joli texte, tout en retenue et en pudeur. On imagine très bien les lieux, les lumières, les sons...

J'attends la suite :)

Bashô a dit…

Je partage absolument l'avis de Kynseker. Jusque dans les années 70, ça faisait partie de ces secrets de famille que tous savaient mais taisaient soigneusement. Je me suis ainsi demandé si dans ma propre famille...

Cela dit, un ami prêtre m'a dit qu'il y a encore beaucoup de gays mariés....