Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 10 janvier 2011

Louis | Un flash-back

Louis très tôt sut ses inclinations.
Les sentiments qu'il éprouvait pour ceux qui n'auraient dû être que des camarades l'avaient alerté sur son état.
Enfant, là-bas, à Rabat, il avait éprouvé d'étranges sensations, un trouble qui s'emparait de lui quand le policier marocain en uniforme vert-gris conversait avec lui, respectueux comme s'il se fût agi d'une personne adulte.
Louis comprit plus tard la nature de ces sentiments; dans sa mémoire vacillante –c'était il y a si longtemps…- il croit revoir un homme jeune au corps élancé, campé sur ses jambes devant le poste de police, un sourire permanent adoucissant son brun visage.
Pendant de nombreuses années –il fallut attendre l'adolescence pour qu'on lui en fît grâce-, la famille passait un long mois d'août dans ce petit village du midi de la France où vivait la grand-mère maternelle.
En ces périodes de vacances scolaires, les quelques gamins de la petite bourgade s'égaillaient sous d'autres cieux, en bord de mer, en hauts alpages dispensateurs d'air pur.
Parmi les garçons de son âge – douze, treize ans ?- Louis avait une préférence pour Rémi, le fils de la postière, personnage important s'il en était, qui distribuait le courrier le matin et recevait les usagers dans un pimpant bureau attenant au logement qu'elle occupait avec son époux et son unique enfant à l'orée du village.
Louis avait repéré Rémi comme on jette son dévolu sur un objet de convoitise, et cela même s'il ne pouvait encore définir ce qui l'animait.
Un été, par chance, Rémi n'avait pas quitté le village.
Les deux garçons partageaient donc leur oisiveté; de bon matin, Rémi faisait tinter la sonnette de sa bicyclette devant la petite maison de pierres; Louis dévalait l'escalier grossièrement maçonné qui menait des chambres à la salle commune, lançait un "à t't'à l'heure" aux femmes déjà affairées au repas de midi et accompagnait son camarade dans quelque folle randonnée à travers vignes et garrigue.
On remettait ça l'après-midi sous un soleil de plomb, mouchoirs noués sur le crâne en dérisoire protection, on "jouait au Tour de France" au fil des routes désertes truffées de nids-de-poules, asphalte chauffé à blanc au point de s'écouler en lave brûlante sous les effets de l'astre incandescent.
De temps à autre, les garçons se posaient sous un arbre et se lançaient dans de longues discussions sur le tout et le rien.
Louis se souvient que Rémi avait une voix bien spécifique, voix de garçon en mue, rauque et chaude; il aimait cette voix au point qu'il l'entend parfois comme on entend de l'intérieur un vieil air qu'on croyait oublié.
Et comment oublier une voix mêlée au chant des cigales, au parfum de ces pins qui, parfois, se mettaient à brûler comme de vieux sarments dans l'âtre de la cheminée de la grand-mère ?
Comment oublier qu'on a aimé ce regard si clair, ces mèches presque blondes, ce visage sans défaut, qu'on s'est dit que c'est drôlement bien d'être en shorts, chemisettes ouvertes sur la peau soyeuse et élastique qui nous habille à l'âge tendre et que ça, on le sait maintenant, fut à la source d'émotions plus accomplies, plus tard ?
Quand -toujours trop tôt- le soir tombait, avant de regagner leurs maisons respectives les deux garçons faisaient une dernière halte aux "amandiers", vaste espace peuplé d'arbres du même nom, où ils hurlaient à tue-tête les chansons de ces chanteurs-vedettes qui, l'été, promenaient leur "show" de théâtres de verdure en préaux d'écoles aménagés en Olympia de fortune.
Louis se souvient précisément de cette après-midi où –sous l'effet de quel filtre de sorcier, mon Dieu ?-, ils ont laissé les vélos dans cette vigne et se sont enfouis sous le pont de cette petite rivière asséchée, minuscule habitacle de béton où seuls des gabarits de petits hommes pouvaient se lover.
Il se souvient que leurs deux visages se sont rapprochés et qu'ils se sont embrassés sur la bouche, comme ça, parce qu'ils en eurent le même besoin, ignorant que cet appel avait un nom : le désir.
Ce fut tout.
Il y eut comme l'impression de recevoir une décharge électrique.
Louis n'avait plus aucun doute.
Les deux étés qui suivirent, Rémi n'était pas au village.
L'été suivant enfin, on lui dit simplement que ses parents avaient été "mutés".
Louis détesta ce mot qu'il trouva laid et vulgaire.
Entretemps, on le sait, il avait connu ses premiers émois charnels, brutaux, sans tendresse.
Il pensait retrouver son amoureux du pont pour partager beaucoup plus avec lui.
La vie en avait autrement décidé.


A suivre (?)
S.Gay Cultes 2011


(...) leurs deux visages se sont rapprochés...


Entretemps (...) il avait connu ses premiers émois charnels...

4 commentaires:

Leav a dit…

Émouvant.

Kynseker a dit…

Louis n'est pas allé à l'école, au collège, au lycée ?!

Louis n'a jamais usé ses pantalons -ne serait-ce qu'un mois- sur les bancs de la fac ?

Il nous manque tout un pan de sa vie pour bien le comprendre: la banalité du quotidien est très éclairante ;-)

Gay Cultes a dit…

@kynseker : je vais lui poser toutes ces questions.
On pourra peut-être enquêter... de concert !?

Dima a dit…

Un épisode encore très émouvant - et touchant beaucoup d'entre nous, je crois. Je me joins aux remarques de notre ami Kynseker... en souhaitant lire encore de belles pages