Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 14 février 2011

Louis deuxième époque I L'ennemi

En ses années de collège puis de lycée, Louis détesta par-dessus tout l'éducation physique.
Il n'aimait guère être pris en défaut.
Au cours de ces séances qui se déroulaient au stade municipal, il ne tentait pas de surmonter son dégoût pour ces exercices du corps où excellait nombre de ses camarades.
On pourrait penser que la mise en valeur de la puissance, la promiscuité des vestiaires, allaient dans le sens de ses inclinations.
Il n'en était rien : pudique, il répugnait à paraître en short, les odeurs de transpiration lui donnaient la nausée d'autant que l'on ne prenait pas de douche après ces deux si longues heures de ce qui était pour lui une épreuve insurmontable.
Il n'aimait pas que le professeur l'appelle par son nom de famille.
Il n'aimait pas courir, sauter en longueur, en hauteur.
L'ascension sur la corde à nœuds lui était une torture.
Il craignait pour ses bras, ses mains surtout, hanté par les injonctions renouvelées de sa mère :
- Louis, fais attention à tes mains !
Un seul prof, en troisième peut-être, avait manifesté quelque indulgence, comprenant qu'il ne fallait imposer à ce frêle garçon des efforts qui le mettaient au bord de l'évanouissement.
Il le laissait s'asseoir sur le gazon dans l'attente du souffle retrouvé, n'émettant jamais le moindre reproche.
Le temps ayant passé, l'image d'un homme jeune et beau lui revient en mémoire.
Existait-il une connivence qui expliquerait cette indulgence ?
Un jour, dans la moiteur du vestiaire, Louis eut cependant un regard trop appuyé sans doute sur un voisin de banc dont la pudeur n'était pas la première des qualités.
C'est à cet instant qu'il croisa le regard de Daniel.
C'était un garçon mince aux cheveux noirs coupés courts, au visage d'ange troué de deux yeux anthracite qui vous vrillaient chaque fois qu'il vous observait.
Ce regard qu'il portait sur Louis était sans aménité, pour le moins.
Après l'épisode du vestiaire où Daniel avait surpris le regard de Louis s'attardant sur le corps exposé de son camarade, il poursuivit notre ami d'une haine tenace.
Louis semblait représenter pour lui tout ce que ce garçon, qui gravait des croix gammées sur les tables de classe, haïssait : le "littéraire", le "musicien", et, il l'avait compris, le "pédé".
Après un cours de français où Louis s'était montré brillant, il lui décocha, dans le couloir aux portes bleues, un violent coup de poing dans le dos, de ceux qui font l'effet d'une décharge électrique, vous laissant pétrifié sur place, sous le choc de l'incompréhensible violence.
Frêle ou non, Louis aurait dû réagir.
Il n'en trouva pas la manière.
Il se trouva pleutre; il en souffrit.
Daniel avait affirmé, par ce geste, sa domination.
Il se peut, il y réfléchit parfois, que Louis ait pris quelque plaisir à cette souffrance.
En cours, il ne pouvait s'empêcher d'observer son bourreau, lequel le toisait, narquois, démoniaque, beau.
Vint un incident qui aurait pu avoir de tragiques conséquences : depuis quelque temps, Louis se rendait au lycée à vélo, un vieux "biclou" fatigué trouvé à la cave, qu'il avait apporté chez le marchand de cycles pour révision.
Pour rentrer chez lui, Louis empruntait un boulevard à forte pente qui menait au centre-ville.
A quatre heures de cette après-midi là, tout à la joie de quitter le lycée pour retrouver son piano, il dévalait cette artère comme à l'accoutumée quand, au moment d'arriver à un croisement, il dut se rendre à l'évidence : les freins de la bicyclette ne répondaient plus !
Louis ne dut son salut qu'à sa présence d'esprit qui le fit bifurquer en urgence vers un monticule de terre battue ou de sable, il ne sait plus, au pied d'un immeuble en construction.
Les patins de caoutchouc enchâssés dans le mécanisme de frein, ces deux mâchoires qui mordent les roues, avaient été retirés du vélo dans le garage de l'établissement scolaire.
Louis en fut quitte pour une peur bleue.
Le lendemain, Daniel le toisa de son regard coutumier.
Il y avait cependant dans ses yeux une nouvelle petite lumière; une étincelle en point d'interrogation qui disait "tiens, t'es encore là ?".
Etrangement, ou en conséquence de l'attentat manqué, Daniel –ce ne pouvait-être que lui- n'inquiéta plus jamais sa victime.
L'année suivante les circonstances firent que Louis partit vers un cours privé où l'attendait son premier véritable amour.

(à suivre)
S.Gay Cultes 2011



On pourrait penser que la mise en valeur de la puissance, 
la promiscuité des vestiaires, 
allaient dans le sens de ses inclinations.

Louis semblait représenter pour lui tout ce que ce garçon (...) haïssait...

Les patins de caoutchouc (...) avaient été retirés du vélo.


2 commentaires:

Dima a dit…

On aimerait tant que cette histoire ne soit pas autobiographique, qu'elle ne relève que d'une fiction dramatique. Et pourtant, c'est le quotidien de tant de collégiens et de lycéens...

Tambour Major a dit…

Tu devrais lire "Paracuellos" de Carlos Gimenez. Je suis sûr que cela te parlerait.