Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 7 février 2011

Louis, deuxième époque | Les zizis

Les études secondaires de Louis furent chaotiques; l'apprentissage de la musique l'accaparait, puis, vers 15 ans, vint cette obsession des garçons, incurable.
Il aborda l'entrée en sixième avec un an d'avance.
L'année précédente il avait pris goût aux études scolaires grâce à un "maître" qui sut comprendre ses aspirations artistiques; plus jamais il n'en rencontrerait d'aussi attentif à la personnalité des élèves.
Par la suite, de collège en lycée il se sentirait broyé par la machine, ce à quoi il réagirait en trublion, déjà désireux d'être placé sous le feu des projecteurs.
Il fut brillant dans les matières qui l'intéressaient, du français à l'histoire, et renonça très tôt à travailler celles qui présentaient pour lui un moindre attrait.
Se refusant à entrer dans un quelconque moule, il devint –c'était irrépressible- un élément perturbateur, jouant de son sens de l'humour, dénonçant les erreurs de ses professeurs, n'hésitant point à les contredire, relevant d'une voix qui, déjà, "portait", leurs incohérences.
On se doute que cette attitude ne plut guère.
Ainsi, il collectionnait à la fois les meilleures notes dans "ses" matières et les zéro de conduite.
Il menait pourtant une vie étonnamment "intellectuelle" pour un jeune garçon, et ce, dès sa sixième, rédigeant avec quelques camarades un journal qui connut un succès certain, se passionnant pour le cinéma à travers les vieux films en noir en blanc que la télévision pouvait diffuser à une époque où le cinéma en salles était ultra protégé.
Il aimait le Fred Astaire en tourbillon de "La grande farandole", pleurait aux  malheurs de Shirley Temple, découvrait Duvivier et Becker sur l'écran de la première télé familiale à laquelle on devait porter un coup du plat de la main quand elle se déréglait, s'affolant en stries obliques, et cela jusqu'au jour où il perça le secret du réparateur qu'il surprit réglant un minuscule bouton à l'aide d'un petit tournevis.
Au collège, bâtisse revêche aux fenêtres  peintes en vert comme partout ailleurs donnant sur une cour où s'imposaient quatre platanes vibrant des éclats de voix de plusieurs générations de potaches, il fut évidemment choisi pour la chorale; il possédait en effet une belle voix de soprano qui lui permit de ne point faire de figuration : on le distribua comme soliste, occasion supplémentaire d'être mis en lumière.

En cours, dans l'une ou l'autre de ces salles de classe fatiguées de la fin des années soixante où flottaient des odeurs d'encre violette, de craie, de colle blanche au goût de pâte d'amande, il choisissait avec un soin infini son voisin de banc (on a vu qu'il sut très tôt ses inclinations).
En cette année de sixième, ce fut un garçon plus âgé d'un an –un vieux !- qui l'attira : Gégé entourait méticuleusement d'un cercle les zizis des sculptures reproduites dans le livre d'histoire !
Il en fit de même et cela créa une complicité secrète fort pratique, car le garçon était un "dur" et lui vint en aide à plusieurs reprises quand d'autres lascars venaient lui chercher noises : en "littéraire", musicien frêle, soliste de chorale en "voix de fille", il était la proie idéale des butors de service.
Cette année-là, il tomba littéralement amoureux, déjà, d'un garçon plus beau que n'importe qui, demi-dieu doté d'un noble maintien, d'une voix douce sans accent, d'un visage avenant.
Le père de Phil était un médecin réputé de la petite ville qui tenait table ouverte le dimanche où il recevait ses amis et les copains d'un fils qu'il chérissait d'autant plus que l'épouse et mère était décédée dans un tragique accident que l'enfant avait appris par une édition du journal local négligemment posée sur la table d'un voisin chez lequel il était venu goûter.
Phil fut donc choyé et le bel appartement devint moulin pour ses camarades; il y soufflait un vent de liberté; on pouvait faire des choses interdites "à la maison" comme aller se servir au réfrigérateur, boire du Cola, écouter la musique très fort sauf quand le Docteur consultait, là, tout à côté, dans son cabinet.
Phil et Louis se fréquentèrent de plus en plus, Phil ayant été intronisé  dessinateur humoristique pour le journal dirigé par son camarade.
Louis se souvient aujourd'hui d'une séance au Rex : à l'affiche, "Ulysse", adaptation hollywoodienne de l'œuvre d'Homère avec Kirk Douglas.
Dans l'obscurité, Louis a résisté pendant tout le film à une furieuse envie d'embrasser son ami.
Jamais il ne le fit, même pas le jour où, adolescent déjà initié, il trouva Phil un matin au saut du lit remettant lentement un slip rouge inoubliable d'un geste noble et naturel sans se douter de l'émoi qu'il provoquait.
Bien plus tard, un soir de confidences "entre hommes" –ils devaient avoir 20 ans-, Louis dit à Phil combien ces deux évènements le hantaient.
Phil avait fumé de ce "h" auquel Louis ne voulait pas toucher.
Lentement, dignement, doucement, Phil se mit à pleurer.

(à suivre)
S./Gay Cultes 2011




... ces salles de classe fatiguées de la fin des années soixante...


...  il possédait en effet une belle voix de soprano...


Lentement, dignement, doucement, Phil se mit à pleurer.

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7 commentaires:

Kynseker a dit…

Ca égaille ma journée cette petite chronique matinale, avant de prendre mon train!

Maintenant, je vais utiliser les longues heures qui m'attendent pour méditer sur les larmes de Phil...

joseph a dit…

que de souvenirs des classes de collège surtout et des émois toujours restés platoniques avec quelque "plus" beau garçon que les autres ....

Leav a dit…

Excusez moi mais je n'ai pas compris pourquoi Phil s'est mit à pleurer.

S./Gay Cultes a dit…

@Leav : L'explication pourrait-être que Phil s'en veut de ne pas avoir perçu les sentiments de Louis à l'époque et, peut-être, de ne pas y avoir répondu : il pense peut-être que sa propre vie en eût été changée.
Il n'est pas heureux, je présume.

@Kynseker : ci-dessus, ma (prudente) explication.
Vous vous "égaillez" dans la nature le lundi, j'espère que ça vous égaie...
;-)

Bashô a dit…

Et vous êtes resté en contact avec Phil?

S./Gay Cultes a dit…

@Bashô : qui vous dit que c'est autobiographique ?

S./Gay Cultes a dit…

@Bashô : vous comprendrez aisément que votre dernier commentaire reste privé.
Tout au plus l'évoquerons nous lors de la convention annuelle des lecteurs de Gay Cultes.
;-D