Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 18 avril 2011

Louis deuxième époque I Dominique ne reviendra pas

C'est Laurent qui annonça la nouvelle.
Doucement et sans pleurer.
Il portait tant de douleur sur son visage que le tumulte du Milk s'éteint comme si l'on avait actionné un interrupteur.
Liliane, sans savoir pourquoi –mais sait-on ce que l'on fait dans ces moments-là ? - fit le tour du bar sans un mot, tira le meuble et débrancha la prise du juke-box.
De la mezzanine, devant le café du matin, Louis ressentit ce silence soudain comme porteur de drame ; il se leva et vit Laurent depuis la balustrade.
Leurs regards s'embrassèrent et Louis lut sur les lèvres de l'ami : "Dominique".
Il descendit lentement l'escalier de bois recouvert de linoleum.
En bas, Laurent fut aussitôt dans ses bras et là, ensemble, ils pleurèrent.
Laurent avait dit en s'approchant : "Dominique est mort".
Et c'était la première fois que Louis entendait ce mot, "mort", appliqué à un être aussi proche, à un garçon qu'il aimait.
Il y avait eu, de temps à autre, dans le cercle familial, l'annonce du décès d'un cousin ou d'une tante que l'on n'avait jamais vus et là, maintenant, le mot voulait dire quelque chose ; qu'il ne verrait plus jamais Dom, qu'ils ne se baigneraient plus ensemble, qu'ils ne s'embrasseraient plus en riant, à la dérobée, dans les ascenseurs, au fond de la salle obscure du Rex, planqués sous les remparts, le soir, quand ils rentraient de la boum où tout le monde pouvait le faire mais pas eux parce que, faut pas exagérer, "on est tolérant, mais ça, quand même, non"…
Louis pensa aussi, bien sûr, qu'il aurait pu être avec lui ce jour-là, sur cette petite route de l'arrière pays où la voiture de sport –"une Porsche, il se refusait rien" dirait-il plus tard en pied-de-nez à sa douleur- , avait projeté à des dizaines de mètres le tout petit motard, gommant dix-sept ans de vie.
Ils le redoutaient au fond d'eux-mêmes, ce drame qui ne pouvait qu'arriver : après l'accident, un an auparavant, les parents de Dominique avaient fini par céder à ses supplications ; ils lui offrirent une moto plus puissante que la première sur laquelle, un après-midi, il emmena Louis pour une balade dont Louis se jura qu'elle serait la dernière tant la vrombissante machine lui avait causé de frayeur, tant Dom semblait s'enivrer de la vitesse inconsidérée à laquelle il "traçait", comme il disait.
Sa "japonaise" était sa vie ; elle fut sa mort.
Le soir du terrible jour de mai, Louis et Laurent dormirent ensemble pour la première fois.
D'habitude, même s'ils avaient veillé fort tard, ils finissaient toujours par se quitter.
Il n'en fut même pas question cette nuit là : Laurent s'excusa et n'alla pas travailler ; ils ne mangèrent pas, écoutèrent cent fois "Melody Nelson", fumèrent beaucoup de cigarettes – des Kent, Louis s'en souvient-, se laissèrent aller à pleurer dans les bras l'un de l'autre sur le lit, là, dans cette villa où tout avait commencé.
Ils mirent une éternité à trouver le sommeil qui les gagna enfin, blottis l'un contre l'autre, aux premières lueurs de l'aube.
Le lendemain, Laurent, après force hésitations, résolut d'appeler les propriétaires.
Il ne put obtenir l'un des parents au téléphone ; ce fut l'oncle de Dominique qui lui annonça que les obsèques auraient lieu dans la plus stricte intimité familiale et que, par conséquent, les amis de Dominique ne pourraient y assister.
Il ajouta que Laurent pourrait rester leur locataire à la villa jusqu'à fin septembre comme prévu.
Les jours qui suivirent, ils ne se séparèrent que rarement ; Louis obtint un premier prix à un concours de piano bien qu'il ait délaissé l'instrument plusieurs jours avant l'épreuve.
Il joua son Etude de Chopin mieux qu'il ne l'avait jamais jouée : le Président du jury était un très grand pianiste hongrois qui vivait en France ; au moment où il lui remit son diplôme, il lui dit d'une voix douce qui surprenait, tant l'homme semblait la force incarnée : "Monsieur, vous avez tout compris : c'est ainsi, sans doute, que Chopin aimerait être joué."
Il n'y eut pas de ces fêtes où l'on se permettait un peu de whisky à chaque fois que Louis revenait victorieux.
A la maison, il fallut que sa mère le questionne pour que Louis lâche un "oui, j'ai le prix", lui qui rentrait, les fois précédentes brandissant sa récompense en esquissant un pas de danse "à la James Brown" sur le palier.
Un dimanche, ils prirent un autocar, l'un de ces "Rapides" qui n'en avaient que le nom, et montèrent jusqu'au petit cimetière où Dom reposait.
Il y avait une simple dalle de marbre, sans croix.
Il était simplement gravé : Dominique M. 1954-1971.
Il n'y avait pas de croix mais à côté de la tombe veillait un ange de pierre.

Dominique, je sais que Louis n'a jamais cessé de t'aimer.

(A suivre peut-être)
Gay Cultes 2011


4 commentaires:

Kynseker a dit…

"Le soir du terrible jour de mai, Dominique et Laurent dormirent ensemble pour la première fois."

Lapsus, erreur... ?

Très beau texte, le récit gagne en profondeur et en sentiments... J'aime la tournure définitive de vos phrases, elle aide à légitimer le passé. J'y recours moi-même de façon abusive mais votre façon a sûrement plus de légitimité que la mienne.

Leav a dit…

"Le soir du terrible jour de mai, Dominique et Laurent dormirent ensemble pour la première fois."
C'était avant l'accident ou bien Louis à la place de Dominique ?

Chagrin partagé, avec 40ans de retard, la perte de quelqu'un qui compte est toujours terrible.

S./Gay Cultes a dit…

Merci Leav, j'ai rectifié l'erreur. Il s'agissait bien de Louis.

S./Gay Cultes a dit…

Oui, Kynseker, erreur et, sans doute, lapsus "d'association"...