Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 20 juin 2011

Une aventure de Louis : A tombeau ouvert

Une bonne heure que Louis l'observe, attablé avec Dani et les autres au bord de la piste de danse.
La soirée est déjà fort avancée ; ils ont bu ; c'est samedi.
18 ans, on ose tout.
Le garçon se déhanche sur un air de musique disco : violons, pédale charleston lancinante, cuivres en "riffs" aigus, voix suave de chanteuse noire , sans doute une "chanson américaine" made in Italy.
- "Arrête, Louis, c'est un cake, il est pas pédé, lui, tu vas pas nous faire croire…" décrète Jacky qui sait que Louis est un redoutable prédateur.
Epuisé, le pseudo-voyou quitte le parquet paraffiné, se dirige maintenant vers les toilettes.
Louis le suit sous l'œil goguenard de ses camarades de sortie.
Le gars, torse nu, s'asperge frénétiquement le visage là, devant la grande glace, dans ces communs où ça frime et parle fort ; quelquefois, il y a un début de bagarre que Joss, la préposée aux vestiaires contigus parvient toujours à calmer.
Le garçon aperçoit Louis à travers le miroir
- Eh, toi, t'arrête un peu de me mater ?
Il n'a pas l'accent du cru, plutôt celui d'un titi parisien ;  de ces intonations qui, ici, détonent.
C'est un beau jeune mec aux cheveux bruns coupés court ; Louis remarque que la ligne du sourcil droit s'interrompt à deux endroits, séquelle sans doute d'un accident ou d'un mauvais coup.
Il a tout loisir d'admirer le torse du garçon, beaucoup plus sportif que lui sans aucun doute ; la peau sans le moindre poil est hâlée en toute saison vraisemblablement ; des origines méditerranéennes à n'en point douter.
Louis ne se démonte pas :
- Si tu m'as vu mater, c'est que tu as maté aussi, non ?
- T'es gonflé, toi.
J'ai l'air d'une tante ?
- Pas du tout. Et ça me plait, ça.
L'animal est apprivoisé, sourit.
- Je m'appelle Boris.
-Louis.
Tu veux prendre un verre à notre table ?
-T'es avec des folles.
-Non, c'est pas mon genre.
-Alors d'accord.
Quand Louis est arrivé à la table avec Boris, Dani, en douce, a levé le pouce, admiratif.
Ils ont beaucoup bu, trop bu, dansé jusqu'à l'épuisement, ri à gorges déployées.
Aux premières lueurs de l'aurore, quand la musique s'est faite plus douce, quand on a éteint les torches, quand, seuls, deux ou trois irréductibles tentaient de mouvoir leurs corps éreintés sur la piste,
Boris a dit, se rengorgeant d'orgueil :
- Je te ramène si tu veux, j'ai une Alfa.
Il n'a pas dit "j'ai mon Alfa".
-Oui, ok, si tu veux tu peux dormir chez moi.
- Ouais, ça m'évitera de repartir pour N.
Au moment de se quitter, Dani a cru bon de les saluer d'un "bonne bourre !" de qualité douteuse.
Boris a répondu que, "ah, ça, oui… ça fonce, l'Alfa !", et Louis a apprécié sa présence d'esprit.
Ils font à vive allure le tour du Cap.
Louis a peur : cette voiture de sport va trop vite à son goût, semble si légère, si fragile.
Le virage en épingle, en contrebas de ce restaurant réputé qui attire les bourgeois et les vedettes de passage dans la région, est réputé dangereux.
Quand l'Alfa a quitté la route, combien ont-ils fait de tonneaux ?
"Je vais mourir" s'est dit Louis en une fraction de seconde.
La Giuletta s'est immobilisée, là, au-dessus de ces rochers que lèche une mer rarement démontée.
Boris est sorti le premier pendant que Louis s'escrimait contre une poignée de porte récalcitrante.
Il parvient finalement à s'extraire de l'habitacle dont s'échappe une inquiétante fumée.
L'autre gamin l'exhorte :
- Cours, cours, ça peut exploser !
Les voici dévalant la route du Cap.
- Grouille, je l'ai volée ! avoue-t-il dans un souffle.
Monsieur Péron, le prof de gym, serait surpris de voir à quelle allure le fragile Louis parcourt maintenant la route heureusement déserte à cette heure.
Pour accroître sa frayeur, Louis sent une coulée de sang chaud inonder son visage : sa tête a heurté le pare-brise, lequel, volant en éclats, lui a entaillé le cuir chevelu.
Il y a soudain une trouée de phares dans la nuit.
Les deux gosses s'arrêtent au pied d'un pin parasol.
L'angoisse étreint Louis.
- Les flics ! ? chuchote Boris.
Non, ce n'est que la "mini" de Joss qui rejoint la ville par le chemin des écoliers.
Louis a reconnu la voiture ; il fait de grands signes ; Joss freine, se gare sur le côté.
Elle prend les deux garçons à son bord ; elle comprend drôlement vite, Joss, ne pose pas de question, remarque simplement que Louis saigne abondamment et dit que "c'est le cuir chevelu, c'est normal que ça saigne beaucoup", qu'il faut vite "désinfecter".
Elle les dépose au pied de l'immeuble.
Dans le studio, Boris, sans ménagements,  verse une rasade de whisky –il n'y a rien d'autre ici- sur le crâne de Louis qui retient un hurlement de douleur.
Les battements de son cœur se sont enfin atténués ; il laisse le silence s'installer, ne veut pas commenter l'accident, ne veut pas juger ce môme qui a voulu faire mumuse avec un jouet qu'il ne maîtrisait pas.
A 18 ans, le corps recèle un énorme potentiel d'énergie.
Ils boivent ce qui reste de Scotch, s'allongent sur le lit, muets le temps d'une éternité.
Boris, le petit voleur qui aime les bolides, rompt le silence :
- Si tu me baises, sois doux, s'te plaît.


Gay Cultes 2011

(...) Sois doux, s'te plaît.
- L'Alfa Romeo Giuletta, voiture mythique -

3 commentaires:

Leav a dit…

C'est avec plaisir qu'on retrouve une histoire de Louis un peu plus détaillée que les dernières. De l'humour et même de l'aventure. Merci ;)

Kynseker a dit…

17... bzzzzzzzz.... bzzzzzzz... Allô la Police ?! Oui, pour le vol et le crash de l'Alfa Giuletta en 1970 près de Nice jamais élucidé, j'ai une piste pour vous... Non, je n'ai pas l'identité du voleur mais par contre j'ai sous la main un complice que vous pourriez facilement embarquer pour non dénonciation de délit... Un détail: allez le cueillir à plusieurs, c'est pas une tante !


Heureusement pour vous, le législateur, dans sa grande mansuétude, a inventé la prescription :-)

S./Gay Cultes a dit…

@Kynseker : "en 1970 près de Nice ".
Et pourquoi pas en 1946 tant que vous y êtes !
M'en fous, je suis + jeune que vous, na !