Ce fut un cadeau inespéré.
A mille ans de ses frasques d'antan, Louis maintenant se bornait à regarder ces jeunesses qui ne faisaient que passer.
Ces dernières années il n'avait eu que des relations amicales, hormis des affaires de sexe sans saveur avec un garçon de vingt ans plus jeune que seule la transgression faisait bander : l'homme était (mal) marié à une fille somptueuse pourtant qui lui avait donné deux enfants auxquels il ne dispensait pas l'affection qu'ils étaient en droit d'en espérer.
Quand Louis pensait à cette liaison, et même s'il y revenait à chaque fois car il faut bien que le corps s'apaise, il n'en concevait qu'amertume mêlée de dégoût : l'homme encore jeune lui avait confié qu'il se donnait à lui pour garder son amitié, pensant que Louis s'en détournerait s'il cessait ce commerce de chair.
De plus, au fil des ans il s'adonnait de plus en plus souvent à la boisson.
Louis cessa un jour d'entretenir toute espèce de rapport avec lui, ne cédant pas aux supplications ni au harcèlement téléphonique dont il fut victime pendant de nombreuses semaines.
Il se trouva courageux ; il eût été plus simple en effet de continuer ce jeu malsain, pour la seule exultation du corps.
Depuis la fin de cette trop longue aventure, Louis, désabusé, préférait s'entourer d'amis et de jeunes gens exclusivement voués à la gent féminine.
Les observer, les écouter se confier à lui qu'ils considéraient comme un père, un mentor, suffisait à le combler.
Bien sûr, face à l'un de ces jeunes hommes trop beau, il lui arrivait de fantasmer, de rêver à de belles et fortes étreintes ; il le lui a dit un soir où ils avaient bu plus que de raison : "sais-tu que je suis amoureux de toi ?".
Le presque encore adolescent lui avait répondu maladroitement en sincérité sans doute : "c'est trop d'honneur !".
Louis savait que jamais il ne pourrait serrer dans ses bras l'objet de ses rêves. Désormais, il y avait entre eux entente tacite : F. ne serait qu'un amant virtuel, protestant peut-être en lui-même que si seulement il pouvait satisfaire celui qu'il admirait profondément, si son corps l'avait permis, il se serait offert en cadeau suprême.
Cela n'arriverait jamais ; Louis le savait qui en prit son parti.
Il y avait un autre garçon, rencontré en d'étranges circonstances, qui voletait autour de lui, petit prince à peine sorti de l'enfance qui avait su le toucher au cœur et pour lequel il gardait en réserve des tombereaux de tendresse.
Le jeune homme était d'un verre qu'un soir propice aux épanchements, Louis eut la crainte de briser.
La vie fut toujours bonne fille avec Louis : par un morne après-midi d'été, il lia conversation à la terrasse d'un café-brasserie parisien avec un garçon qui avait noté un sourire de Louis qui écoutait sur son baladeur un Concerto pour violoncelle de Vivaldi qui lui rappelait une soirée récente, belle, hors du temps.
Son voisin de table s'amusait des mimiques de cet homme plus jeune et pas encore vieux qui semblait prendre un plaisir intense à l'écoute de sa musique.
Louis le vit et se débarrassa de ses écouteurs : "je dois avoir l'air con, non ?"
- Pas du tout : vous vous éclatez, c'est génial !
S'ensuivit une conversation où le gamin –il ne devait guère avoir plus de vingt ans- lui dit ses goûts en matière de musique, avouant préférer le rock des années soixante-dix (tiens donc, se dit Louis !) à la musique dite classique dont il avait une approche que l'on dit "basique" aujourd'hui : un peu de Beethoven de temps à autre et, précisément, du Vivaldi.
Louis, au fil de la conversation, vit que le garçon était presque beau et qu'il accordait une importance non négligeable à son apparence, malgré les cheveux noirs laissés délibérément "en bataille".
Comme le disait autrefois sa grand-mère, il était "soigné".
Le timbre de voix était masculin, son discours agréablement rythmé, déjà débarrassé des trivialités de cet âge de la vie.
Entre eux il fut vite compris qu'ils étaient frères en viriles attirances.
Ce fut le garçon qui fit la proposition : "si vous voulez on va chez toi".
Louis, au pied de ce mur, ressentit en lui l'un de ces vacillements qui le ramenait des années en arrière.
Ne se défaisant pas de ce sens de l'humour qui toujours l'accompagnait en bouée de sauvetage, il lui demanda : "vous voulez répéter ?"
-"Si tu veux, on va chez toi. Moi, j'ai envie : tu me feras écouter ta musique ! Et tu pourras m'embrasser si tu veux."
L'appartement n'était qu'à quelques encablures de ce café sur la place, près de la mairie.
Jusqu'au franchissement de la porte d'entrée, ils n'échangèrent plus un mot.
Lui, encore lui, demanda : "elle est où ta chambre ?".
Ils furent prestement déshabillés et le garçon embrassa Louis avec toute la fougue de ses vingt ans.
Et très lentement, sur ce lit qui n'avait vu pareille chose depuis si longtemps, ils firent l'amour dans la moiteur d'orage de cet après-midi .
Sans être un athlète –un Stefano-, le jeune homme était doté d'un corps bien proportionné, imberbe.
La peau était velours, la cuisse ferme et, volupté, d'une douce chaleur à cet endroit.
Parfois, ce que l'on appelle "chair de poule" apparaissait sous les baisers de Louis que cette manifestation du plaisir décontenançait : ainsi, lui, à cet âge, pouvait encore prodiguer de ces caresses qui vous font chavirer, trembler, divaguer.
La faible lumière qui, malgré les rideaux tirés, s'insinuait dans la pièce, venait rappeler à Louis qu'il ne rêvait pas : il interrompait parfois la geste pour contempler longuement ce garçon qui jamais, au cours de leurs ébats, ne se départit d'un mystérieux sourire.
Le garçon à son tour s'occupa de Louis, maintenant fermement les deux bras de l'amant pendant qu'il se mettait en devoir d'embrasser ce corps d'adulte un peu enrobé, rendant à Louis une fierté oubliée.
L'acte d'amour alla à son terme ; ils exultèrent ensemble ; ensemble vraiment.
Louis avait reçu ce cadeau comme un choc qui le laissa quasiment prostré sur le lit pendant que le garçon gagnait la salle de bains.
Il était abasourdi d'avoir retrouvé des gestes oubliés, de ceux que la nature vous intime d'accomplir quand on aime.
Parce qu'il n'avait jamais, par paresse peut-être, tenté, au cours des derniers mois, d'aller chercher en des lieux propices de quoi abreuver sa soif de tendresse, parce qu'il s'était contenté d'un regard caressant qu'il pouvait dater en temps et heure, parce qu'il s'était satisfait d'allusions salaces de ses jeunes disciples, il croyait que peut-être, jamais plus il ne ferait l'amour.
Quand à son tour il sortit de la douche, le garçon l'attendait au salon et lui demanda l'autorisation de fumer une cigarette, en offrant une à son aîné que celui-ci trouva délicieuse, enfin !
Ils échangèrent leurs numéros de téléphone et peu de temps après le garçon le quitta.
Louis eut envie de pleurer.
(à suivre)
(à suivre)



8 commentaires:
Il est beau ce texte.
On dirait une histoire vécue...
Je suis d'accord avec Mike, texte très touchant !
On a besoin de ce qui est là un morceau de lecture est une histoire vécue dans la tête d'une personne , on est à soi un petit univers ou microcosme dans le macrocosme .
Pourquoi pas, oui...
Je crois cette historiette très récente... On sait déjà que Louis ne manque pas de ressource et il ne manque pas non plus de sans cesse nous surprendre...
@Kynseker : le personnage surprend parfois l'auteur. Ou l'inverse.
20 ans, gamin ? Jeune homme tout de même.
On retrouve un peu dans ce garçon le Louis des premiers jours. Lui qui fait le premier pas, lui qui drague avec un petit sourire, enfonce les portes tête baissé. Louis semble plus suivre le mouvement que le mener. Dépassé ? Le temps a passé pour lui effectivement, c'est marqué dès le début par ce fameux "gamin".
Il me semble pleurer davantage de tristesse que de joie. Pleure t-il ce qu'il fut, ou ce qu'il est maintenant ?
Leav : première partie de votre commentaire très juste.
Pour la seconde : le sait-il vraiment ?
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