Une pute.
Voilà comment, sans recul, on aurait pu définir Alexis.
Ce joli garçon brun de poils, de cheveux, d'yeux, de caractère qu'il dissimulait sous un sourire perpétuel, vivait des largesses d'un anglais richissime qui payait le loyer de l'appartement du Cours de Vincennes et lui confiait une voiture de sport avec conduite "à gauche", "sure".
Le protecteur, sûrement amoureux ne pointait le bout de son nez et du reste qu'épisodiquement, marié peut-être à quelque lady sans audace, incapable de l'emmener jusqu'au nirvana qu'Alexis, lui, devait savamment lui permettre de conquérir.
Entre deux visites de l'amant rémunérateur, l'Alexis joli pouvait à loisir conquérir des cœurs aussi jeunes que le sien, baguenauder dans la seule rue pédé de la capitale, danser, se droguer en toute liberté.
Il repéra Louis sur la scène d'une salle de spectacle parisienne où notre ami accompagnait aux claviers un chanteur talentueux qui connut une gloire trop éphémère dans les années 80.
Il fut amené là par Christophe, lequel n'était pas encore l'amant officiel de Louis : Chris et Louis ne copulèrent que quelques mois plus tard, un soir où le garçon, pas encore alcoolique, n'avait point trouvé lors de l'une de ses sorties nocturnes de quoi assouvir un désir irrépressible.
Louis s'était offert ce soir-là en palliatif avec assez de savoir-faire pour qu'enfin les deux compères puissent sceller charnellement leur amitié.
Auparavant, il y eut une longue brouille : en menant Alexis, qu'il convoitait, à ce tour de chant, Chris pensait emballer sans problème.
C'était sans compter que la présence scénique et l'allure de "dandy" de son ami allaient déclencher chez l'objet de son désir toute autre attitude que le résultat escompté.
Il y eut, au cours du dîner qui suivit le concert, un discret échange de numéros de téléphone entre Louis et Alexis qui s'appelèrent dès le lendemain, un dimanche de mai.
Les deux garçons avaient physiquement le même profil et se trouvèrent assez jumeaux pour coucher ensemble dans l'appartement du jeune homme entretenu, où se trouvait un piano en ultime instrument de séduction.
Voulant s'attacher un garçon que rien ne pouvait lier comme il l'apprendrait peu après, Louis se donna corps et chair à lui en lui lançant au cours de leurs ébats un "fais-toi plaisir" qui mit son partenaire au comble de l'excitation .
Louis ne le savait pas, s'exaltant comme trop souvent, mais le garçon n'était qu'homme d'une seule nuit, aimant à se disperser sans besoin de jeter l'ancre dans quelque corps que ce soit.
Notre Louis, de tout temps, aimait aimer, poursuivant sans relâche la quête de son inaccessible étoile en Don Quichotte de l'amour.
Quand aujourd'hui il se remémore les étreintes d'antan, il sait faire renaître en lui l'image de chaque garçon, ineffaçable, prégnante.
Alexis, lui, était un "consommateur", comme le monde "gay" en compte tant.
Il se laissa aller cependant avec le pianiste à des épanchements qui ne lui étaient sans doute pas coutumiers.
Au milieu des embouteillages de la Place de l'Etoile, en doigt d'honneur aux automobilistes communs, il embrassait goulûment son compagnon à chaque feu rouge ; Louis a retrouvé dans ses archives avant-hier une bande de Photomaton où les deux garçons tour à tour grimacent puis se bécotent mieux que sur les bancs publics de la chanson.
Comme tu pouvais t'y attendre, lecteur, cette historiette ne dura pas longtemps : le garçon sans avenir trouva vite d'autres pianistes, peintres, comédiens ou self-made-men pour assouvir sa boulimie de sexe sans amour.
Un soir d'été s'en vint le dénouement : Louis attendit l'amant ingrat toute une nuit sur les marches qui menaient au deux-pièces.
Quand Alexis rentra enfin, ivre d'alcool et de coke, honteux à peine du rendez-vous oublié, il lui dit :
-"Ne m'aime-pas, tu vois bien que je ne laisse que des larmes".
-"Ne m'aime-pas, tu vois bien que je ne laisse que des larmes".
Louis se souvint des petits "cacous" du sud, de leur innocence, de leur simplicité.
Il se sentit paradoxalement plus fort, sut que ce monde-là était sans pitié.
Il donnerait à l'avenir moins d'amour.
Il offrirait sa tendresse, avec parcimonie.
On devrait la mériter.
(à suivre)
(à suivre)
... baguenauder dans la seule rue pédé de la capitale...
- Source : Hexagone Gay -
...une bande de Photomaton où les deux garçons tour à tour grimacent puis se bécotent...
...une bande de Photomaton où les deux garçons tour à tour grimacent puis se bécotent...




4 commentaires:
Si je comprends bien, Louis, finalement aura été plus qu'un palliatif, une alternative...
Le titre est très beau, à l'image du billet, un des plus aboutis de la série (certaines phrases mémorables !).
On attend la publication en livre ! Vous trouverez bien quelqu'un pour corriger vos épreuves et quelqu'un pour le faire publier !
@kynseker : où l'on peut vérifier qu'on a besoin toujours d'un œil extérieur, car j'ai bien failli ne pas publier, n'étant pas vraiment satisfait.
Une publication en livre, pour moi, c'est l'Himalaya, mais j'ai commencé une nouvelle mouture, avec un narrateur qui s'exprime à la première personne.
je trouverai bien d'ici, disons, début septembre quelque cobaye pour en lire les premiers feuillets...
Vous ne pouvez pas mettre toute la bande de Photomaton originale ? Ces petites images donnent toujours un à-coté sympathique.
Hé, mais doit on se retenir d'aimer simplement parce que cela se finira par des larmes ? Aimer procurera tant de bons moments, ne valent ils pas quelques chagrins à la fin ? Certes ce sera un amour totalement vain, mais plein de choses dans l'existence sont vaines, futiles, inutiles. ça n'empêche pas d'en profiter.
Et bonne chance pour votre roman. Vous avez une façon d'écrire qui ne cesse d'émouvoir ou de ravir.
Merci pour les encouragements, Leav.
Pour le photomaton, celui-ci n'est qu'un "simili" trouvé sur le net. Par égard pour le partenaire de Louis, il est évident que la bande restera dans son album.
Enregistrer un commentaire