Blog superfétatoire et sporadique entièrement rédigé en français par Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 19 septembre 2011

Louis, garçon facile : L'année du Bac (1)

Les évènements de mai 1968 eurent un impact incontestable sur une France recroquevillée sur elle-même au sortir de ce que l'on appela les "trente glorieuses".
Toute un jeunesse, à laquelle vint s'ajouter un mouvement ouvrier encore très puissant sous l'influence du Parti Communiste et de la CGT, voulut que l'on prenne en compte ses aspirations, ses utopies, son désir de construire un monde nouveau.
On imagine son dépit de voir, après ce printemps bouillonnant, les conservateurs reconduits au pouvoir par une "majorité silencieuse" qu'avait effrayée le désordre semé par cette nouvelle génération.
Ce furent sans aucun doute les propres parents de ceux qui avaient allumé l'incendie qui lui opposèrent ce contre-feu politique par la voie des urnes.
Une fois les choses reprises d'une main rendue plus ferme encore par le suffrage universel, le pouvoir gaulliste s'employa à souffler le chaud et le froid, rendant l'état encore plus "policier" (censures de toutes sortes et interdictions à l'affichage, parfois à la vente, de certaines revues satiriques ou… homosexuelles !) ou concédant quelques avancées dans le domaine, notamment, de l'éducation d'où avait soufflé la tempête.
Ainsi le sacro-saint "baccalauréat" , jusqu'alors divisé en deux parties, fut-il réaménagé en une forme qui perdure aujourd'hui avec quelques variantes apportées au fil des années.
On institua un "bac français" pour les élèves des classes de 1ère, et, pour l'ancienne "2ème partie", on mit en place des filières, classées par lettres.

On l'a vu, Louis ne fut jamais un "premier de la classe".
Epris de lecture, amoureux des belles lettres, il fut toutefois fort brillant en français, en latin, en histoire, décrétant que les matières mathématiques ou scientifiques n'étaient point dignes de son intérêt et que le temps qui devait leur être consacré serait plus utilement employé à ses études pianistiques.
En classe, il fut élève indiscipliné, bavard, toujours en quête d'un bon mot de nature à déstabiliser des professeurs qu'il jugeait par trop compassés, ravi de devenir le centre d'intérêt de ses camarades qu'il assimilait -déjà !- à des spectateurs qu'il fallait absolument divertir.
Cela lui valut quelques ennuis ; il "doubla" ainsi sa 6e pour cause d'incompatibilité d'humeur avec son professeur de mathématiques, une femme hautaine, grande, à laquelle un brun chignon dressé vers l'on ne sait quels sommets donnait encore plus de hauteur qui n'était pas "de vue" tant était grand son mépris de tout ce qui s'apparentait aux disciplines artistiques.
Le gamin pianotant et chantant en chorale, déjà trop volubile et plein d'humour, n'était certes pas fait pour la séduire.
L'enfant, en début d'année scolaire fit quelques efforts (il avait été, par contre, extrêmement brillant en primaire) pour s'accrocher en cette matière qui, pourtant lui déplaisait souverainement.
La dame, qu'il finit par voir en virago de la pire espèce, jamais ne lui donna la moindre chance d'éveiller son intérêt.

Il n'eut guère plus de chance avec ses successeurs, dont l'un lui dit un jour où le lycéen levait le doigt pour demander une explication :
- Toi, t'as rien à dire.
Tu comprends rien.
Plus tard, t'iras jouer du bastringue dans les guinguettes !

On se fût découragé pour moins que ça.
Louis en conçut durablement aversion pour la matière et plus généralement pour le lycée.
C'est ainsi qu'au moment du passage en 3e, il obtint de ses parents de poursuivre ses études dans un cours privé dont la direction accorda quelques aménagements horaires afin de lui permettre de s'adonner à sa véritable passion.
Il était heureux enfin, mis en lumière dans ce qui était, il faut bien le dire, un repaire pour cancres fils de famille.
Même les mathématiques devinrent alors plus limpides, dans lesquelles il obtint la moyenne quand, auparavant, au lycée, il ne rapportait que des résultats à un chiffre.
Il obtint très facilement le BEPC dont il eut l'honnêteté de dire qu'il fut offert généreusement par l'Education Nationale cette année-là.

L'année précédant le bac, la vie sentimentale de Louis se mit à tourbillonner : ce fut celle de sa rencontre avec Dominique, de leurs deux corps enchevêtré dans la pénombre, volets clos, de cette chambre de la villa du Cap, les étreintes sauvages dans l'eau chlorée de la piscine, les premières pages de Genet qu'on se lisait à voix haute, nus, affalés dans les fauteuils de style du grand salon, Schubert ou Gainsbourg en fond sonore.
Ce fut la découverte de l'amour tel qu'on le fait pour de bon : en s'aimant.
Dominique venait chez Louis, aussi.
Ils arrêtaient le temps : Louis interprétait les Chopin qu'il savait par cœur, nocturnes, valses et préludes, ou lui donnait la primeur des morceaux de concours qu'il venait de "monter", uniquement quand ceux-ci avaient l'heur de lui plaire.
Dominique s'asseyait tout près, à sa gauche, les yeux fermés, respirant la musique, s'enivrant de notes par brassées.
A la fin de chaque œuvre, il revenait un instant au réel, mais ce n'était que pour déposer un baiser sur les lèvres du jeune pianiste.
Puis il disait :
- Joue, joue encore, je t'aime encore plus quand tu joues.
"Je t'aime encore plus quand je joue pour toi" répondait le musicien
Et Louis jouait pour la centième fois cette Arabesque de Debussy que l'ami aimait tant.
Et Dominique, ayant repris sa pose initiale, entrait dans la musique, s'installait dans l'âme même de Louis.
La mère du garçon -qu'il haïssait en ces moments- entrait dans l'appartement, rompant du claquement de ses talons ce charme inconcevable pour tout profane, cet hors-du-temps miraculeux, cette Atlantide inviolée qui n'était qu'à eux.
Louis se levait prestement, fermait d'un coup sec le couvercle du piano allemand tout neuf, entrainait son ami vers la sortie :
- On doit y'aller, m'man, on a rendez-vous, je rentre tôt, promis !
"M'man" ne savait pas qu'ils avaient rendez-vous au paradis.

(à suivre)
Gay Cultes 2011

A la fin de chaque œuvre, il revenait un instant au réel...

Et Louis jouait* pour la centième fois cette Arabesque de Debussy que son ami aimait tant.

* Ndr : mais mieux qu'ici, sans doute...

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3 commentaires:

Leav a dit…

Jolis les professeurs ! Et toujours aussi bien écrit.

Mike a dit…

J'ai lu les précédents.
très beau, touchant
Tu devrais en faire un bouquin !

Silvano/Gay Cultes a dit…

@Leav : un grand merci.
@Mike : vous allez faire sourire un vieil ami.