Blog superfétatoire et sporadique entièrement rédigé en français par Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 26 septembre 2011

Louis, garçon facile : L'année du Bac (2)

 - Je t'aime de haut en bas, Louis.
- Et moi je t'aime de tous côtés, côté pile, côté face, en long, en large et en travers.

Et leurs deux rires mêlés bondissaient par delà les massifs et les pins. 
Sonore, chantant, celui de Dominique résonne encore parfois aux oreilles de son ami .
Tant d'années ont passé pourtant.
Il faudrait des décennies pour que Louis retrouve ce ton de badinerie qui n'appartenait qu'à eux, ces exultations d'après spasmes, leur conversation se prolongeant jusqu'à ce que l'épuisement les gagne enfin.
Il fut surpris, dans un passé récent, de retrouver ces sonorités dans sa voix : la vie parfois sait être généreuse.

Si l'on s'en souvient, ce sont ses études musicales qui préoccupaient Louis, au point que l'auteur faillit occulter de ce récit toute référence au fameux "bac" qu'il obtint sans mention cette année là avec, stupeur, un 11 en maths, la matière abhorrée  !
Tous prédisaient à Louis une carrière de concertiste, de celles dont on dit qu'elles demandent constance, abnégation, sacrifices, pour s'exercer ensuite en sacerdoce au service de la musique.
De là où nous nous trouvons aujourd'hui, gardons nous de toute indulgence ; n'en soyons pour autant trop sévères : le parfum qu'exhalent en ces contrées pins et cyprès, les premiers battements de cœur, les tentations qui s'offraient jour après jour à l'adolescent émotif  l'inclinaient à ce qu'un procureur sans pitié qualifierait de dilettantisme.
Il avait pris conscience des facilités qui lui avaient été données par ce que bon vous semblera : Dieu, la nature, Sainte Cécile, Satan, une improbable hérédité…
Techniquement sûr, précis, musicalement inspiré, il était de ceux qui apprennent vite, déchiffrant rapidement, construisant en peu de temps, apportant la touche finale au dernier moment, quelques jours avant l'épreuve ; pour beaucoup d'autres, plus besogneux, mener à bien l'entreprise nécessitait des heures et des heures de travail acharné.
Ce paresseux un peu fumiste (d’aucuns le prétendaient) semait la panique quand ses concurrents le voyaient débouler en salle de concours.
Son corps trop mince était vêtu à la dernière mode : chemise cintrée ornée de broderies, pantalon large, chaussures "à talons compensés", quand rivales et rivaux s'engonçaient dans leurs habits "de pianiste classique" ou voulus tels.
Tous rêvaient de le voir "se planter", lui qui, avec insolence, faisait main basse sur les récompenses les plus enviées d'une Académie autrefois prestigieuse qui avait ses antennes en toutes provinces.
On le croyait imprévisible ?
Il se laissait guider par son instinct.
L'année précédente il avait créé un petit scandale dans ce milieu frileux en interprétant une œuvre de Debussy à un tempo peu usité à cette époque.
Ses concurrents jubilèrent.
Son professeur le tança vertement au sortir de la salle d'examen.
Les minutes furent des heures quand l'appariteur fit l'appel : Louis ne fut nommé qu'en queue de liste.
Sourires narquois en haie d'honneur il s'avança vers la table du jury.
Le Président énonça la sentence : un premier prix de prix (ces termes de concours !) lui était décerné à l'unanimité assorti d'une prime en numéraires offerte par l'un des soutiens (on ne disait pas encore sponsor) de la compétition.
Louis balbutia qu'il avait craint d'avoir joué trop vite, à quoi le Président répondit à haute voix de manière à être entendu de tous :
- Monsieur, votre jeunesse, votre fougue, explosaient tout au long de ces pages.
Jusqu'à vous nous avons entendu des élèves, en vous nous avons perçu un pianiste !
Il offrit à Dominique le soir même un repas pantagruélique.

Un peu plus tard, à Paris, il connaitrait l'échec dans la seule institution qui peut vous mener aux portes d'une carrière et, déconcerté plus que dévasté, il choisirait une autre voie, sachant que toute sa vie serait de musique quoi qu'il arrive.

A Jean Mermoz, Louis donnait l'impression d'être toujours de passage.
Il se passionnait néanmoins pour la philosophie qu'on y enseignait depuis peu –c'était l'un des éléments de la récente réforme- et faisait la joie de ses camarades de par sa faconde quand il se lançait dans des exposés dont il improvisait la majeure partie.
Aujourd'hui encore, Louis n'aime guère évoquer l'année du bac.
Il pense encore trop souvent à Dominique.

 (à suivre)
Gay Cultes 2011


"L'été ne fit que passer, qu'ils ne virent pas."


1 commentaire:

Leav a dit…

Toujours ce mélange de tristesse, mélancolie et joyeuse nostalgie qui semble rythmer tout le récit.