Le blog quotidien superfétatoire et sporadique de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.

lundi 2 décembre 2013

Tombe, Victor ! (19) Un salaud intégral ?

D’Eric Darmstetter : 
A 15 ans, j’étais un élève plutôt moyen, excellant néanmoins en mathématiques, matière que Paul abhorrait, ce qui me permettait de l’estourbir de mon regard le plus narquois quand le professeur, M.Espinasse, me félicitait lors de la remise des corrigés. J’obtenais également de bonnes notes en sciences naturelles, puis en physique-chimie, là où le musicien pataugeait encore davantage. Si l’on considère les origines de ma famille, il n’est pas étonnant que je sois devenu ce que je suis : mon nom n’est autre que la déformation de Darmstadter, originaires que nous sommes de la ville de Darmstadt, en Allemagne, réputée littéraire et scientifique à la fois, d’où sont issus de fameux architectes, la profession que j’exerce depuis quelques vingt ans. Au fil des siècles, nous avons essaimé de par le monde, surtout aux Etats Unis où l’on trouve mon nom porté par de très nombreux colons. Ma propre famille résidait, elle, en Algérie, d’où l’on nous rapatria, comme des milliers d’autres, en 1962, ce qui peut expliquer mon attitude durant mes années de collège, puis de lycée, jusqu’à ce que les idées jaillies des événements de 68 pénètrent nos jeunes consciences. Paul Arjaillès était le fils de l’un de ces gardes-mobiles chargés du maintien de l’ordre. Ces hommes étaient intervenus en Algérie, et, par la suite, mes aînés eurent maille à partir avec eux lors de la révolte de mai. Je constatais, de plus, que, vrais ou faux pieds-noirs, nous étions jugés avec condescendance par ceux qui se considéraient comme les seuls authentiques français. Mon nom, imprononçable pour beaucoup, ne pouvait qu’envenimer leur position. J’étais donc à la fois le pied-noir et l’allemand, dans une France où les plaies de l’occupation étaient encore à vif. Dès mon entrée en secondaire, j’adoptai un comportement hostile, prenant plaisir à provoquer élèves et professeurs, ce qui me valut parfois de frôler le blâme et l’exclusion. Ainsi, en cours d’histoire, quand fut abordée la question de l’esclavage et de la traite des noirs, je persiflai qu’il était dommage qu’on ait aboli un système qui rendait tant de services, inventant au passage –l’idée m’en vint, fulgurante !- que mes cousins Darmstetter d’Amérique avaient tenu, autrefois, une quantité de nègres sous leur joug, et que c’était fort dommage qu’on les ait rendus à la liberté ! Paul Arjaillès posa sur moi –il ne « jetait » jamais, ne « lançait » jamais un regard, Arjaillès !- un regard consterné, le professeur se bornant à désigner du menton la porte de la salle. J’en sortis sous une cinquantaine d’yeux réprobateurs, fier comme jamais, heureux de mon effet. Mon humour était sarcasme, ironie, cynisme assumés, aux confins, souvent, de la hargne. Je me plaisais ainsi, mouton noir lâché par l’histoire au milieu des agneaux. J’aimais être le méchant, le salaud intégral, rôle que je m’astreignis à tenir le plus longtemps possible, jusqu’à ce que les battements de mon cœur ne viennent cogner à la porte de ma jeune vie.
De Paul, le littéraire, le musicien, je fis mon ennemi de prédilection car je le trouvais admirable. J’ai vu son nom, l’autre jour, en grosses lettres au fronton d’une salle de concerts. J’aimerais que l’on se retrouve ou, plutôt, que l’on se trouve enfin. Je lui dirai, alors, de quelle ignominie je me rendis coupable.
(A suivre)
(c) Silvano Gay Cultes 2013
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... en Algérie, d’où l’on nous rapatria, comme des milliers d’autres. (AFP)

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Passionnant.
Marie

Anonyme a dit…

Je suis passée à coté de ce chapitre, il est intéressant je suis d'accord... De quel ignominie il s'est rendu coupable ?
Cécile

Silvano a dit…

@Cécile : on ne le sait pas encore.