Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

lundi 30 mars 2015

Premier amour

En ces périodes de vacances scolaires, les quelques gamins de la petite bourgade s'égaillaient sous d'autres cieux, en bord de mer à Palavas, à Carnon, ou en salubres alpages.
Parmi les garçons de son âge – douze ou treize ans - Paul avait une préférence pour Rémi, le fils de la postière.
Paul avait repéré Rémi comme on jette son dévolu sur un objet de convoitise, et cela même s'il ne pouvait encore définir ce qui l'animait.
Un été, par chance, Rémi n'avait pas quitté le village.
Les deux garçons partageaient donc leur oisiveté ; de bon matin, Rémi faisait tinter la sonnette de sa bicyclette devant la petite maison de pierres ; Paul dévalait l'escalier grossièrement maçonné qui menait des chambres à la salle commune, lançait un "à t't'à l'heure" aux femmes déjà affairées au repas de midi et accompagnait son camarade dans quelque folle randonnée à travers vignes et garrigue.
On remettait ça l'après-midi sous un soleil de plomb, mouchoirs noués sur le crâne en dérisoire protection, on "jouait au Tour de France" au fil des routes désertes truffées de nids-de-poules, l'asphalte chauffé à blanc au point de s'écouler en lave brûlante sous les effets de l'astre incandescent.
On était toujours Anquetil ou Merckx, mais pas Poulidor, éternel deuxième qui jamais ne parvint à remporter la Grande Boucle.
De temps à autre, les garçons s’installaient sous un arbre et se lançaient dans de longues discussions sur le tout et le rien.
Rémi avait une voix bien spécifique de garçon en mue, rauque et chaude ; Paul aimait cette voix au point qu'il l'entend parfois comme on entend de l'intérieur un vieil air qu'on croyait à jamais oublié.
Quand – toujours trop tôt - le soir tombait, avant de regagner leurs maisons respectives les deux garçons faisaient une dernière halte aux "amandiers", vaste espace planté d'arbres du même nom, où ils hurlaient à tue-tête les chansons de ces chanteurs-vedettes qui, l'été, promenaient leur "show" de théâtres de verdure en préaux d'écoles aménagés en Olympia de fortune.

Comment oublier ta musique, Rémi, mêlée au chant des cigales, au parfum de ces pins qui, parfois, se mettent à brûler comme de vieux sarments dans l'âtre de la cheminée de la grand-mère ?
Comment oublier que j’aimai ce regard si clair, ces mèches presque blondes, ce visage sans défaut, que c'était vachement bien d'être en shorts, chemisettes ouvertes sur la peau soyeuse et élastique qui nous habille à l'âge tendre et que cela, je le sais à présent, fut à la source d'émotions plus accomplies, plus tard ?
Je me souviens avec précision de cette après-midi d’été : sous l'effet de quel filtre sorcier, mon Dieu, jetons-nous nos vélos dans cette vigne et nous enfouissons sous le pont de cette petite rivière asséchée, minuscule habitacle où seuls des gabarits de petits hommes peuvent se lover ?
Pourquoi nos deux visages se rapprochent-ils, pourquoi nos lèvres s’épousent-elles, d’où vient cet appétit soudain de l’autre, dont on ne sait pas encore qu’il se nomme désir ?

Il y eut à ce moment, le pétrifiant, un arc électrique foudroyant qui devait longtemps hanter les pensées de Paul.
Ce fut tout.
Après les vacances, il ne cessa de penser à Rémi, à ce foudroiement partagé.
Quand, l’année suivante, il s’en revint au village, sitôt les valises déposées, il enfourcha sa bicyclette et s’en alla siffler sous les fenêtres de Rémi.
Il nota, quand son ami le rejoignit, qu’une ombre voilait son sourire.
Rémi lui annonça qu’il quittait le village à tout jamais, sa mère ayant fait l’objet d’une nouvelle affectation.
On ne leur laissait le moindre sursis : il partirait le lendemain. Il n’y aurait plus de cavalcades sur les petites routes trouées de nid-de-poule, de cow-boy attaché à un chêne, terrifié par la danse du scalp du Comanche, de hurlements perçants au crépuscule – de ceux qui font fuir les moustiques les plus assoiffés -, plus de « Même si tu revenais » de Clo Clo, d’orchestre et de bravos imaginaires. Il n’y aurait plus jamais la pudique union de leurs lèvres rougies de ces mûres, prestement arrachées aux ronces, que la nature, toujours généreuse avec les anges, offre aux enfants en vagabondages. Leur communion d’un trop bref instant était destinée à demeurer unique et inoubliable, éternelle. 


 Rémi s’en alla un sale mardi d’août, par la navette de dix heures et demie.
J’ai agité la main en direction du vert autocar des "Courriers du Midi", puis me suis mis à courir comme je n’avais jamais couru.
Le nez écrasé contre la vitre arrière, Rémi me fixait, pâle.
A bout de souffle, la main sur mon côté endolori, impuissant, ivre de rage, j’ai vu la diligence gravir la côte des Aspres, avant de disparaître, sans doute, - du moins m’en effrayai-je - pour basculer à jamais dans le vide, comme dans un film de John Ford, emportant avec elle mon premier amour.
Claudiquant, je m’en retournai vers le village. En chemin, je trouvai refuge sous un amandier pour y abriter ma douleur. Personne ne devait savoir.
A travers les temps, combien d'étés ont vu naître et mourir les premières tendresses ?

(c) Silvano Mangana / Gay Cultes 2015

5 commentaires:

Gwengil a dit…

Les larmes aux yeux. Merci.

joseph a dit…

quelle poignante mélopée pourrait le mieux accompagner cette lecture oh combien séduisante? la ronde "n'allez pas au bois d'ormonde" de Ravel?

Mellitus a dit…

Sublime, comme toujours. Merci Silvano !

Chris a dit…

Superbe écriture. Emouvant. Merci.

Arthur P. a dit…

Je ne trouve rien d'amusant à dire, pour une fois : ma gorge s'est nouée à vous lire. MerSilvano !