Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

lundi 6 avril 2015

Ces choses-là

Le sommeil tarde à venir et je me délecte de la révélation. Je pourrais m’en effrayer, craindre un opprobre futur, en concevoir de la honte ; mais non, j’en tire une innommable satisfaction, de la fierté, même. J’ai quinze ans, et cet après-midi dans la cave de l’immeuble, dans les odeurs de moisi, de pisse de chat, ce fut l’éblouissement. En prenant mille précautions, je suis descendu avec Maxime dans le sous-sol, profitant de l’heure ensommeillée, celle des siestes d’été, où nulle âme sensée ne s’aventure hors des appartements aux volets qu’on a soigneusement fermés pour conserver un peu de la fraîcheur du matin. Nous, les gosses, ne pensons qu’à nous retrouver, quels que soient les avatars de la météo. Le mois de juillet a exilé la plupart des garçons de la bande vers les maisons des grand-mères, loin d’ici, les familles qui peuplent la cité ayant des origines régionales diverses. Trois heures, c’est le moment où les rayons du soleil vous liquéfient ; on ne songe même pas à se traîner jusqu’à la plage de la Salis, envahie désormais par les parisiens qui parlent pointu, les nordistes à packs de bière, les allemands rougeauds, et tous les autres, les gens d’ailleurs, les "estrangers". Dans la cour déserte, seuls, désœuvrés, nous trouvons d’abord refuge dans le "couloir du milieu", notre quartier général habituel. Maxime a dit qu’on pourrait descendre se branler, et j’ai trouvé que c’était une manière agréable de tuer le temps. Ce ne fut pas comme d’habitude, où, plus nombreux, nos branlettes collectives sont un jeu où chacun de nous fait son affaire en essayant de garder le silence, inquiet et joyeux tour à tour, balayant du regard la petite troupe, comparant les sexes, leurs dimensions, leurs formes, réunion secrète entre garçons en maturation. Il en est de peu farouches qui font glisser leur pantalon jusqu’aux chaussures, et d’autres, moins hardis, qui ne laissent apparaître que le zizi par l’ouverture de leur braguette. C’est une distraction très amusante à laquelle je me livre volontiers, d’autant que ma quéquette est considérée comme "grosse" par mes camarades et que ma jute est la plus abondante de la compagnie. L’activité est régie par des règles tacites. Ainsi, on ne touche pas ses camarades, parce qu’on n’est pas des pédés. Juste une fois, - j’avais dit «c’est pour se marrer, les gars ! » - j’ai frotté ma bite sur les fesses de Francis qui étaient douces et légèrement duveteuses. J’ai aimé ça, mais n’en ai rien dit. Les autres ont rigolé : « il va te l'enfoncer dans le cul, fais gaffe ! ». Et Francis riait encore plus fort qu'eux, se sentant protégé ; il avait dit « putain, ça doit faire mal », et je me suis éloigné de lui, le sexe encore plus dur, pour reprendre le jeu ; cette fois-là, la jouissance est venue plus vite que les autres fois.
Cet après-midi, ce fut bien différent. D’abord j’ai dit « à deux, ça va être moins marrant », mais, au fond, j’ai pensé, dans un frisson, que cela ne pouvait être plus mal. Nous voici donc, pantalons baissés sous les genoux, dans un recoin d'où l'on ne pourrait s'échapper si un vieux se pointait, et ça contribue sans doute à l'excitation. Je commence à me branler très vite, comme on le fait à 15 ans, quand Maxime fermement pose sa main sur mon bras pour m’interrompre en disant d'une voix sourde : 
- Attends, on a le temps.
Comme s'il avait déjà fait ça, ou comme s'il les avait répétés dans sa tête plusieurs fois avant que l'occasion ne se présente, ses gestes sont précis et étudiés.
- Approche-toi, colle-toi à moi, me souffle-t-il.
Mon corps, mon cœur, mon esprit, ma vie, vacillent quand il enserre ma taille et que nos sexes se joignent. En même temps, il m’embrasse en mettant sa langue dans ma bouche ; je comprends tout de suite qu'il faut que je fasse tourner la mienne autour de celle de mon camarade et tout se met à tourbillonner au rythme de ce baiser obscène ; oubliés l’inconfort, les odeurs putrides, le sordide décor ; au bout de quelques secondes, sentant que je vais exploser, mon compère me rejette doucement en arrière.
Instantanément, simultanément, nous jouissons comme jamais auparavant.
En remontant, Maxime a dit qu'il faudrait trouver un endroit plus tranquille pour la prochaine fois et pour faire d'autres trucs ; à l’évocation de cette perspective, je me remets à bander, mais c'est l'heure d'aller "faire mon piano", comme dit ma mère. J’aimerais tant recommencer. Tout de suite. Je suis pédé et je crois que je me souviendrai de ce moment toute ma vie.
Et l’envie de recommencer ne cesse de me tarauder.
Demain, le coup de sonnette de Max me fera sursauter, déclenchera une véritable panique intérieure ; ce que nous avons fait ensemble, est-ce que ça se voit sur nous ? Ma mère cèlera-t-elle en moi les traces de ce qui s’est produit ? Percevra-t-elle cette émotion, ce trouble, quand je ferai face à ce démon ? Je verrai bien, moi, le regard vicieux de mon complice et cette façon sournoise de passer sa langue sur ses lèvres, manière de me dire « c’était bon, hein ? On va bientôt recommencer, dis ? » Non, elle n’a de « ces choses-là » qu’une vague idée ; ça n’existe pas, là, si proche d’elle, ce doit être réservé à des étrangers, à des mécréants, à des martiens ; jamais son fils ne commettrait une telle abomination.

Et l’envie de recommencer ne cesse de me tarauder.
(c) Silvano Mangana - Gay Cultes 2015

7 commentaires:

Alex H a dit…

Bouillant et émouvant, c'est rare. Ce blog est une belle découverte.

joseph a dit…

que le rêve est beau si bien conté!

Anonyme a dit…

Bonjour Silvano

Je dois vous avouer que je vous lis avec délice, merci.

Christian

guydetrop a dit…

J'espere que tu es en train d'ecrire un roman.

Silvano a dit…

Je suis toujours en écriture. Faire publier est plus difficile.

Chris a dit…

J'attends aussi avec quelque impatience les futurs romans de S.
Il existe quelques maisons d'éditions ouvertes d'esprit... mais ce n'est certes pas facile en effet.

Silvano a dit…

Merci pour vos encouragements : je persévère.