Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

dimanche 3 janvier 2016

Le bain de minuit

C’est Jack qui a décidé cette virée à l’Etna, le restaurant chic de la jetée, ce genre d’endroit fréquenté presque exclusivement par des vieux pleins de blé.
Paul n’a pas voulu se poser la question : comment ce fils de fonctionnaire se procure-t-il le fric pour inviter sa copine du moment et un vague camarade dans cette taverne chic ?
Ils dînèrent de fritures et de steaks grillés géants comme Paul n’en avait jamais vus.
Le vin rosé de Bandol ne cessait d’emplir les verres aussitôt vidés de leur contenu ; la conversation prenait un tour surréaliste au rythme de l’absorption d’alcool ; Paul ne se contentait pas du contenu de son assiette, dévorant Jack du regard ; Maud, dans le même état lui lançait des regards où l’ironie le disputait à la perplexité.
Jack se plaisait à jouer les grands seigneurs : avec les desserts, il offrit une bouteille d’un excellent Champagne.
Ils burent jusqu’à la déraison ; c’était bon.
Il était tard maintenant.
La nuit s’était déployée « au-dessus de la Méditerranée scintillante sous la voûte céleste brillant de ses millions d’étoiles ».
Paul, plus qu’éméché, déclamait : l’heure était au lyrisme.
Le trio avait décidé d’une baignade, pour rafraîchir corps et cerveaux échauffés, pour sceller une complicité toute neuve.
Ils marchèrent longtemps le long du rivage : Jack voulait un coin tranquille pour se
« baquer à poil ».
La perspective ne déplut pas à Paul qui indiqua un fortin en bout de digue où nul ne s’aventurait passée minuit.
L’alcool avait fait son œuvre : le trio gagna le ponton, chantant, riant aux étoiles, hurlant son bonheur de l’ivresse partagée.
Sitôt arrivé, Jack se dévêtit prestement, entièrement, et plongea dans les eaux profondes.
Assis aux côtés de Maud, Paul eut comme un éblouissement, ahuri : c’était son Dieu qui s’ébattait à quelques mètres dans l'onde complice !
Maud le regardait de ses yeux braqués, impitoyables :
« Il est beau, hein, il t’excite ! »
Paul tremblait de tous ses membres ne sachant si c’était la fraîcheur de la nuit, la situation ou le taux d’alcoolémie qui le mettaient dans un tel état.
Alors se produisit le grand événement : Jack sortant de l’eau s’assit nu sur le béton et Paul, comme halluciné, soudain téméraire, lui dit :
- Ta peau doit avoir le goût du sel.
-  Goûte !

Et devant Maud restée de marbre, Paul se mit à laper avec frénésie cette peau à la texture lisse et ferme où perlaient les gouttes d’eau parfumées d’iode.
Paul se souvient que l’action dura très longtemps et fut si brève à la fois, tant l’alcool annihilait tout repère.
Il jouissait intérieurement.
Il ne se passa rien d’autre.
Il savait que ce n’était que le début.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

...et ce petit coquin de Louis qui se faufile dans cette belle histoire!...
Pas étonnant, bien sûr.
Bon dimanche, Silvano
Marie

estèf a dit…

On se plairait à être Paul.
Silvano, vous avez un petit Louis à chasser de l'histoire je pense.

Silvano a dit…

Marie, estèf,vous n'allez pas me croire, et pourtant : le narrateur se prénomme Paul-Louis, oui oui.