Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

vendredi 15 avril 2016

Klaus Mann : lucide

 Dandy frivole ? Beaucoup mieux. 
Il doit être bien difficile d'être le fils d'un génie, d'un Prix Nobel fêté, adulé aux quatre coins de la planète.
Klaus Mann, fils de l'auteur de la Montagne Magique (qu'il appelait, d'ailleurs, "Le Magicien" !), malgré le poids d'une telle hérédité, sut s'en affranchir le plus souvent et vécut en urgence au cœur des années les plus tourmentées du siècle dernier.
Observant Hitler en 1932 s'empiffrant de tartelettes dans une pâtisserie munichoise, il sut immédiatement à quel monstre le monde aurait affaire peu de temps après.
La lucidité n'est pas la moindre des qualités de cet homme qui dévora la vie en dandy d'apparence, débauché magnifique, amateur de substances illicites et de beaux garçons, qui sut dans le même temps écrire des ouvrages aussi importants que Mephisto ou ce Tournant, journal intime qui est un précieux témoignage sur le monde en éruption où le "fils de..." parle finalement peu de lui, préférant raconter ce qu'il vit, dont ce voyage insensé avec sa sœur Erika, aussi "dingue" que lui, si proche qu'ils se prétendirent jumeaux !
Klaus Mann voit arriver le nazisme et sera l'un des premiers intellectuels à s'expatrier, peinant à convaincre l'illustre géniteur d'en faire autant : ce personnage que l'on dépeint longtemps comme frivole, eut la vision de ce qui allait advenir, du cataclysme qu'il sut prévoir quand d'autres pensaient que le nazisme ne serait qu'épisode sans lendemain.
Déjà, bien avant l'exil, le jeune Mann eut la "bougeotte", parcourant l'Europe, les USA, le Japon, le plus souvent en compagnie de son inséparable Erika, laquelle finit par épouser un "grand" acteur allemand, un pleutre qui se compromit par la suite avec le régime hitlérien.
Au gré de ses pérégrinations, K. Mann rencontra les grands hommes de son temps, notamment à Paris, sa ville préférée, où il fréquenta René Crevel qui le fascinait, Jean Cocteau, et André Gide qu'il admirait plus que tout : les pages qu'il lui consacre dans "Le tournant" cernent avec une grande acuité le personnage et l'homme Gide dont il fit son modèle.
C'est dans les camions de l'armée américaine que Klaus Mann reviendra dans son pays natal.
Parti pour les États-Unis en 1938, l'allemand déchu de sa nationalité dès 1934, avait acquis le statut de citoyen tchécoslovaque l'année suivante.
Après la guerre, cet inlassable pourfendeur du IIIème Reich connut une lente descente dans l'enfer de la drogue.
C'est à Cannes qu'il mit fin à ses jours - ou succomba à une surdose de somnifères ? -  le 21 mai 1949.
Peu de temps après, le père illustre écrivit à Hermann Hesse (qu'il faut lire et relire !) :
« Mes rapports avec lui étaient difficiles et point exempts d'un sentiment de culpabilité puisque mon existence projetait par avance une ombre sur la sienne [...]. Il travaillait trop vite et trop facilement. »
Klaus Mann donna cependant la preuve qu'on peut être un esthète, un prétendu "dilettante" tout en étant doué d'une réelle profondeur de jugement.
Silvano

Thomas Mann et les siens à Nidden.
Klaus est le 4ème en partant de la gauche.


À lire absolument : Le Tournant - Histoire d'une vie (Babel)


Rediffusion d'un billet de 2011.

5 commentaires:

Roland a dit…

Relisons son Journal. Saluons ses combats. Poursuivons sa lutte contre la "bête immonde".

Anonyme a dit…

Bonjour Silvano
Merci de nous rendre la vie momentanément supportable
Le lien vers le document d'Assouline ne fonctionne pas ?
Bien fidèlement
F.

Silvano a dit…

F. : oui, apparemment, le lien est obsolète. Dommage. Merci de me donner le sentiment d'être utile, c'est encourageant.

Pierre a dit…

Un homme digne et attachant.

Si j'eus beaucoup aimé partager un déjeuner avec le père, je pense qu'une soirée avec le fils m'aurait sans doute été plus profitable. Sa chair – à savoir : son humanité interne – me semble plus accessible et sensible, à juste l'effleurer, pour en pénétrer une partie du mystère. Lui et elle s'étalent au grand jour des lampes électriques, dont l'éclat (chaud ou blafard) grillait ses nuits – trop courtes autant qu'interminables... comme sa vie.

« Comme nous sommes imprévisibles ! Impénétrables les uns pour les autres, et chacun pour lui-même. On ne peut jamais dire quelle est la cause des grands malheurs d'un être humain, ni expliquer la raison d'une joie débordante. Ce sont simplement des choses qui arrivent. Et c'est formidable. » (In : « Speed »)

Silvano a dit…

Oui, Pierre, de ces fantômes qu'on aimerait croiser au détour d'un beau rêve.