Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

lundi 21 novembre 2016

La vie passionnée de Claude Bertrand*

Clément Chaumard, le fils de l’unique boulanger de Saint-Jean, était, pour de toutes autres raisons, un paria : nul ne se serait risqué à se lier à lui, ni même à l’approcher. La nature l’avait pourvu d’une tare épouvantable, la « peau de serpent », une affection qui couvrait ses bras et ses jambes d’écailles blanchâtres. Des plaques rougeâtres s’étalaient, de plus, sur un visage poupin qui, n’était-ce le vice qui l’accablait, l’eût rendu sympathique. La répulsion qu’il suscitait avait eu pour conséquence un isolement de tous les instants, faisant de lui un prisonnier à l’air libre, un rebut de cette petite société. À l’école du village, il s’était de lui-même relégué au fond de la classe des grands où jamais, de mémoire d’écolier, on ne vit cancre plus discret. D’aucune manière il ne participait aux cours ; la tristesse qu’il portait tel un fardeau l’avait fait taciturne, et peut-être mauvais. Clément Chaumard était sans doute le mal.
... il demeurait insensible aux pitreries...
Quand le cinéma ambulant venait s’installer dans la salle des fêtes, Chaumard se mettait au fond, près du projecteur. Quand nous trépignions des facéties de Charlot ou de Laurel et Hardy, il demeurait insensible aux pitreries des vedettes de l’écran.
La cruauté des enfants est sans limite, qui donnait à voir, à l’issue de chaque séance, un spectacle supplémentaire quand l’un des spectateurs – de ce jeu stupide, Jules Verdeille, le bon chrétien, s’était fait une spécialité -  désignait le fauteuil du phénomène : devant le siège, un tapis de squames jonchait le sol. Tous poussaient des grognements de dégoût, se bouchaient le nez, faisaient mine d’être pris de vomissements ; c’était à qui exprimerait le mieux son aversion.
Il n’était pas rare de le rencontrer, fuyant à vive allure une horde de minots armés de menue pierraille  lancée à ses trousses. Un jour, excédé, il stoppa sa course, et, fiché sur ses jambes maigrelettes, les mains en tenailles sur les hanches, il s’adressa à la meute d’une voix forte et tremblante à la fois : « Vous verrez quand j’aurai un fusil ! »    
Et il repartit vers l’une de ces cachettes que nul, encore, n’avait pu découvrir.
Car, souvent, il disparaissait, et l’on entendait Marie-Jeanne, sa mère, hurler son prénom, le cherchant en tous sens pour revenir exténuée de sa quête, accueillie par la grogne du boulanger : « Que tu es bête, femme, tu sais bien qu’il reviendra pour bouffer, ce petit merdeux ! »
Marie-Jeanne craignait que l’enfant qu’elle adulait ne disparaisse un jour pour de bon, lassé des humiliations qu’il avait à subir au quotidien, qu’il n’aille se perdre là-haut, dans la forêt, où, peut-être, les enfants qui croient que la vie ne les aime pas se sont rassemblés en tribu, décidés à se venger, bientôt, d’une espèce humaine sans humanité. 
Clément, toutefois, disposait d’un allié au village qui n’était autre que Jean Goupil, mon ami, mon frère. À l’opposé de ces calotins qui prônent l’amour du prochain, mais dont la bonté se limite aux simagrées de la messe dominicale, le garçon qui m’embrassait sur la bouche n’avait pas hésité, un jour d’effronterie, à s’approcher du banni et à lui serrer la main, au su et au vu de tous les élèves rassemblés dans la cour de récréation. Des murmures épouvantés avaient salué ce que certains virent comme un acte de bravoure. Il n’en était rien : la solitude de Chaumard, sa mélancolie permanente, avaient touché mon camarade qui ne savait, depuis longtemps déjà, comment offrir un peu de chaleur à ce garçon dévasté.
- Salut, Chaumard, ça boume ?
C’était tout. Mais le sourire et le ton employé eurent pour effet de faire naître un regard éperdu de gratitude envers celui qui offrait sa main et un peu de son cœur.
Le lendemain matin, cessant de raser les murs comme à l’accoutumée, je vis de loin Clément traverser fièrement la place, un paquet mal ficelé à la main, qu’il tendit à Jeannot avant de prendre la poudre d’escampette.
Comme je le rejoignais, je vis mon camarade exulter :
« Hé Bertrand, regarde : deux chaussons aux pommes ! »
Mon alter-ego frottait d’un  geste circulaire son poitrail en signe de contentement. Par un heureux hasard, c’était sa gourmandise préférée, de celles que l’on déguste un dimanche par mois, et encore...
Il m’en offrit un, que je mis quelque réticence à accepter, ce qu’après réflexion je trouvai ridicule. Mais les préjugés sont tenaces, qui m’avaient fait penser que Chaumard avait forcément touché les chaussons, et que ce n’était guère ragoûtant.
Ma gourmandise prit heureusement le dessus et nous nous mîmes en devoir de déguster allègrement l’offrande de Clément à Jean.
« Il pense que nous ne sommes pas comme les autres, décréta Jeannot.
- Oui, il doit avoir deviné qu’on s’embrasse ! » rigolais-je. »

 (À suivre)
(c) Louis Arjaillès 2016 

Note du 21 novembre - 10h30 
J'ai supprimé les précédents "épisodes", ainsi que le résumé qui figurait en tête de ce texte.
Les anges de l'écriture (je n'ose dire littérature) m'ont en effet visité, et m'ont indiqué un autre chemin : les lignes que vous avez lues ci-dessus seront les premières de cet encore éventuel nouveau roman. Je ne suis pas sûr de publier sous forme de feuilleton. Je proposerai plutôt des extraits à fréquence variable.

* Titre provisoire 

8 commentaires:

Alex H a dit…

Le meilleur texte de la série, avec les toutes premières lignes publiées qui étaient bouleversantes, mais je vois que les avez retirés. Je comprends votre note.

Silvano a dit…

Merci Alex H.

estèf a dit…

Des extraits seulement ? Oh ! Engagez vous à oublier vite :)

Silvano a dit…

Je préfère attendre d'être vraiment satisfait de ce que je publie ; je me suis un peu précipité, et une partie est allé à la corbeille.

estèf a dit…

Je comprends ! Prenez votre temps alors...

Anonyme a dit…

Vous avez raison, Silvano, il faut toujours écouter la voix des anges.
Cependant, n'oubliez pas que certains de vos lecteurs (trice), ont aimé ce qui se retrouve dans votre corbeille...
Marie

Jules D. a dit…

J'aime beaucoup ce texte ; c'est comme une parabole sur la différence.
Pour le reste, faites comme chez vous.
Jules

Silvano a dit…

Jules, je réponds tardivement, pardon ! Sur le texte, vous y êtes, et ça me fait plaisir !