Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

lundi 12 décembre 2016

Mon amant de Saint-Jean

En guise de résumé : c'est un village comme il en est tant dans la France rurale de la fin des années 30. Jeannot et Claude, 15 ans, ont une attirance l'un pour l'autre sur laquelle ils apprennent à mettre un nom.
Dans l'extrait précédent, Jeannot Goupil a fait montre de sa bonté naturelle en sympathisant avec Clément Chaumard, le "pestiféré", garçon atteint d'une maladie de peau qui le fait rejeter par les autres gamins du village (voir ici : clic). 
La prescience du malheur d'être différent ?


La découverte prodigieuse des deux jeunes des Aspres s’accolant en un long baiser et son évocation avaient attisé notre flamme – il en faut moins à cet âge - et dorénavant, chaque fois que l’occasion s’en offrait, chaque balade à vélo, à chaque instant que nul ne pouvait nous voler, nous mélangions allègrement nos haleines, songeant à peine, les premiers temps, à préciser nos étreintes.
Pourtant, notre complicité devint telle que nous osâmes,  jour après jour, d’autres expérimentations, un temps faisant ensemble ce qu’à l’ordinaire on pratiquait solitairement. Nous nous livrions à un jeu qui consistait à attendre le plaisir de l’autre pour exulter simultanément ; Jeannot poussait un petit cri annonciateur de la délivrance, et je m’appliquais frénétiquement à le rejoindre. C’est seulement après que nous nous embrassions, haletant, encore, de la grande secousse qui venait de nous bouleverser. Puis nous entrions tout nus dans la rivière et nous étrillions mutuellement dans un grand fracas d’éclaboussures, poussant des hurlements de jeunes fauves ponctués d’éclats de rire à s’en décrocher les mâchoires, totalement inconscients qu’un danger pouvait survenir, même si nous prenions soin, chaque fois, de mettre nos bicyclettes à l’abri des regards.
La découverte mutuelle de nos corps, dans leur intégrité, tels que la nature les avait façonnés, loin de l’ambiance virile des camps scouts où, quand on se lavait nus en bande, on n’eût jamais pensé à détailler l’anatomie du voisin, fut pour nous un émerveillement, répondant à un besoin insensé de connaître l’autre absolument. 
Vint le désir, le vrai. 
J’observais longuement le corps de Jeannot, dans sa parfaite nudité, exposé au soleil sur la grande pierre plate où la mousse avait tissé un tapis comme pour nous accueillir, et me venait l’envie de commettre les plus délicieuses abominations. Mon Jean devinait mon appétit de lui, en retrouvait aussitôt vigueur, et nous n’avions plus qu’à écouter ce que nous dictait la nature. Dans notre recherche incessante de nouvelles sensations, guidés par notre irrépressible désir d’accomplissement, nous découvrîmes en nous des richesses infinies.
J’avais déjà pris la résolution de quitter un jour – le plus proche possible – le village et sa morne quiétude, que mes lectures des grands auteurs modernes décrivant la fièvre des grandes villes m’avaient amené à exécrer. La vie de labeur de mon père, qui rentrait fourbu de ses journées aux champs, usé trop vite par les travaux les plus ingrats, espérant ce « grand soir » où l’on ne l’exploiterait plus, n’était pas de nature à me donner le moindre désir de m’y arrimer, comme tant d’autres avant moi, que l’on retrouvait bon an mal an, accoudés au comptoir de chez Pichon, refaisant le monde à grands coups de Picon-bière.
De plus, j’avais acquis la conviction - avec quelques raisons que l'on vérifiera - que la nature de la relation que j’entretenais avec Jeannot ne pourrait que nous contraindre à nous éloigner de Saint-Jean, craignant qu’un jour ou l’autre ne vienne éclater un scandale aux funestes conséquences . 
Je pensais qu'il nous serait plus aisé de vivre notre passion dans une grande ville, diluée serait-elle dans l’indifférence de citadins moins préoccupés des affaires du voisin que ne l’étaient nos villageois.
Nous avions tous deux obtenu notre Brevet, mais Goupil, pour les études, ne montrait pas les mêmes dispositions que moi. Je me fis un devoir de le hisser à un niveau qui nous permettrait de faire route ensemble. Quand nous partions en promenade, chevauchant nos Hirondelle (1), il y avait un temps pour tout : celui des étreintes dans le bois de pins qui domine le village, et les moments où, sortant de ma besace livres et cahiers, je faisais travailler mon ami, de dictées en problèmes, de croquis de géo en récitations, jusqu’à l’épuiser de mes « C’est pour ton bien, mon Jeannot ! », le laissant aussi flapi qu’après nos débordements.
1. Modèle de bicyclette des établissements Manufrance de St Étienne
(À suivre)
(c) Louis Arjaillès - Gay Cultes 2016

   
La photo d'en-tête est une image extraite du film Le Pont (Die Brücke) de Bernhard Wicki (All. 1959)

1 commentaire:

Alex H a dit…

Merveilleusement écrit. Ne nous faites pas languir.