Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

Tombe, Victor !
Pour commander, cliquer sur ce bandeau. À Paris, en vente aux "Mots à la bouche".

lundi 30 janvier 2017

Gay Cultes Décoration : une chaise emblématique

Un mobilier solide adapté à toute situation.

La chaise A, dite également "Paucharde", dessinée dans les années 30 par Xavier Pauchard pour le fabricant de mobilier industriel Tolix fait un retour en force dans les cuisines, salles à manger, et dans les bars et restaurants les plus "hype" (là où sont les hipsters, essayez de suivre, morbleu !).
Solide, empilable, cette chaise s'adapte à tous les environnements.
Chez Tolix, le lot de 4 coûte 969 Euros, une paille.
On trouve des imitations beaucoup moins chères un peu partout, sans doute de moindre qualité.

" J'ai une idée ! "

Photo Gerard Yunker
- Oui ?
- Si on rapprochait les lits ?

Mon amant de Saint-Jean | Le chat

Si vous avez manqué le début :
- 1937 À Saint-Jean, village de l'Aveyron. Au cours d'une sortie de scouts, Jeannot et Claude, 15 ans, se sont passionnément embrassés. Une relation hors-norme voit le jour, confortée quand Claude surprend un baiser des plus fiévreux entre deux étudiants hébergés par un vieux marginal, Monsieur Jacob. Les deux garçons découvrent ensemble leur sexualité différente, à laquelle ils donnent libre cours au cours de leurs vagabondages dans une nature complice. Étonnés, ils se découvrent un allié en la personne de Clément, le fils du boulanger, lequel souffre d'une maladie de peau qui l'exclut de toute vie sociale. Enfin, ils osent aborder le vieux Jacob, qui a ressenti la nature de leur relation.  Celui-ci les invite à venir chez lui converser de leur "condition" en toute liberté. Claude fait montre de quelque réticence à accepter l'invitation.

Le chat



J’hésitai longtemps avant d’accepter l’offre du vieux Jacob. Jeannot, plus téméraire, s’efforça de me persuader que nous avions tout à y gagner.
- Tu te rends compte, Claude, c’est une chance ! C’est pas l’ogre des contes de Perrault, hein, j’en suis sûr ; il est brave, ce type, il connaît la chose, c’est pas un vicieux, c’est ton esprit qui voit le mal où il n’est pas. Et puis, on risque rien, on est en pleine forme, nous ; on le casse en deux d’une pichenette, l’ancêtre !
Il savait me parler, le renard, qui emportait mon adhésion à ses certitudes par les éclats de rire que son humour faisait éclore, son regard qui donnait confiance et ce frémissement des lèvres - que j’étais le seul à savoir déceler - qui disait sa conviction d’avoir raison.
Alors, par une de ces fins d’après-midi où le soleil rechigne à baisser la garde, nous sommes montés aux Aspres. On s’est planqués derrière le garage à corbillard, attendant que Delmas et son troupeau aient rejoint la bergerie, et on est allés frapper timidement à la porte vitrée, derrière le rideau de toile de jute destiné à dissuader les insectes de tenter une incursion dans la vieille baraque.
La fenêtre, à l’étage, s’entrouvrit ; il a simplement dit « ah, vous voilà, je descends ! » comme si on était des habitués, ou comme s’il s’attendait à nous voir, et ça semblait tellement normal pour lui. On était tout de même impressionnés, pas rassurés en entrant dans ce qu’on pensait être une masure. Mais ce nous fut un château, immense, une grande pièce, en bas, avec des murs tapissés de livres, des centaines de livres, lesquels, loin de manger l’espace, le démultipliaient. C’est ce qui m’a frappé d’emblée, et aussi qu’il y avait trois d’ampoules électriques déjà allumées, quand, chez nous, mon père traquait le gaspillage de lumière : « On y voit bien assez », disait-il, quand le crépuscule eût exigé qu’on actionne l’interrupteur de bakélite noire de la salle-à-manger ; et même que, mettant le couvert du souper, je tremblais à l’idée de casser un verre ou une assiette. L’électricité, c’était un miracle pour les adultes qui venaient tout juste – une minorité, encore – de mettre au rencard les lampes à pétrole à tube de verre d’avant le progrès.
Ici, on y voyait comme en plein jour, discernant clairement les contours des meubles, dont un secrétaire bien plus âgé que son propriétaire, en loupe d’orme – il nous l’apprendrait plus tard -, comme dans les films de Monsieur Guitry quand il en fait la présentation. Il nous fit asseoir sur une moelleuse banquette revêtue de velours, face à un guéridon qui fleurait bon la cire d’abeille, où étaient disposés une carafe en cristal et des verres à pied parfaitement assortis, comme un service de mariage.
Jeannot, découvrant une statuette qui reproduisait le David de Michel Ange – une statue d’homme nu, pensez ! – me fit un clin d’œil que le vieil homme intercepta. Au lieu de manifester un quelconque agacement, il adressa un sourire à mon ami : « Beau jeune homme, n’est-ce- pas ? Le vrai est beaucoup plus grand. Je l’ai vu à Florence, 
là-bas en Italie. »
Loin de nos premières inquiétudes, nous nous sommes tout de suite sentis en parfaite harmonie avec ce lieu que d’aucuns, au village, eussent trouvé surréaliste.
Dans la carafe, du vin, qu’il nous offrit. « Je peux ? Vous êtes des hommes, n’est-ce-pas ? ». On a fait les fiers, et Jeannot a haussé les épaules : « Bien sûr ! ». On s’est regardés tous les trois et on a ri de concert après ce « bien sûr » affirmé d’une voix devenue comiquement virile. Le vieux monsieur s’est mis à chercher quelque chose. « J’avais des biscuits salés, sur le guéridon, normalement, j’espère que le chat... », ronchonna-t-il. « Ce n’est pas grave, M’sieur, fit observer Jean, on soupe bientôt, alors... »
Avant d’aller rendre visite à ce villageois tellement original, mon compère avait fanfaronné, disant qu’on lui poserait toutes sortes de questions, qu’on le consulterait sur des trucs insensés, du genre « moi je suis chiche de lui demander si ça fait mal, ce que tu as voulu me faire, hier. Il doit savoir, lui ! », et j’avais dit « ça va pas, non, t’es fada, toi ! ». Et là, avec ce vin qui réchauffait le gosier, qui caressait les papilles – rien à voir avec la piquette de chez nous, que mon père rapportait par bonbonnes de la coopé – je me mis à craindre que mon ami ne succombe à l’euphorie qui commençait à le gagner.
On discuta de tout et de rien, jusqu’à ce que l’homme, ému, évoque les deux jeunes gens qu’il avait hébergés près d’un mois durant. Il nous apprit sans ambages qu’Édouard et Jean-Jacques étaient deux étudiants rencontrés à Montpellier lors d’une promenade dans les jardins du Peyrou où il avait pour habitude de chasser les âmes solitaires en quête de tendresse virile. Il les avait vus se bécoter sur un banc sans précautions, et les avait mis en garde sur les dangers qui guettaient : des voyous avaient pour funeste habitude de faire des descentes pour rançonner les amateurs de plaisirs illicites.
Il les revit à plusieurs reprises, entretenant avec eux une relation amicale sans arrière-pensée, pour finir par les inviter au village. Nous en déduisîmes que, comme nous, les deux garçons devaient être bien en peine de trouver un toit pour accueillir leurs ardeurs. La générosité de Jacob était sans doute compensée par les bienfaits d’une aimable compagnie, de nature à combler pour quelques jours une pesante solitude.
Pendant qu’il nous parlait, nous perçûmes un bruit venant de l’étage supérieur, qu’entre parenthèses notre hôte attribua « à ce chat qui n’en fait qu’à sa tête, qui n’est jamais là quand on le voudrait, qui va de gouttière en gouttière, cet ingrat ».
Stupéfaits, nous entendîmes des pas dans l’escalier.
Un large sourire illumina le visage du vieux monsieur : « Ah, mais, te voilà, sale bête ! ».
Le chat, c’était Clément Chaumard.
(A suivre) 
(c) Louis Arjaillès - Gay Cultes janvier 2017

Note
Comme pour Tombe, Victor ! en son temps, il ne peut s'agir du texte définitif. La publication en épisodes a bien réussi au roman précédent : elle est fortement stimulante. Mais je ne garantis pas la régularité des publications, d'autant, qu'il s'agit d'une œuvre de fiction ne comprenant aucun élément autobiographique, et dont la trame est complexe, de surcroît.
Vos critiques positives ou négatives (si elles sont formulées courtoisement) seront accueillies avec le plus grand intérêt.

On peut lire 3 épisodes précédents ici.

Jeu cinéma : la réponse était...


Synopsis : Dans leur appartement de Baker Street, Holmes et Watson voient arriver une jeune veuve sauvée des eaux de la Tamise. Se nommant Gabrielle Valladon, cette dernière semble amnésique mais va vite retrouver la mémoire. Le fin limier et son équipier vont être entrainés dans une enquête hors du commun, où ils croiseront Mycroft Holmes, le frère de Sherlock, la reine Victoria et le monstre du Loch Ness. 

 
Watson tombe dans le piège tendu par Holmes

Le film de Billy Wilder (1970) est réjouissant à tous niveaux : dialogues, mise en scène, musique (signée Miklos Rosza) : un bijou !
Si, par le mauvais tour joué à Watson par Holmes (photo), il y a référence à l'homosexualité (on use du raccourci un peu facile : "tous les danseurs sont gay"), contrairement à ce qu'affirme l'un des commentateurs (et néanmoins gagnant), à aucun moment, il n'est fait allusion à une prétendue relation entre les deux principaux personnages. Pure légende (je viens de revoir le film) : pour se débarrasser d'une situation gênante, Holmes fait croire à un imprésario et à sa danseuse que lui et Watson vivent en couple. Ça s'arrête là.
Félicitations à Cornelis, Peplum, Balthazar S. et Palomar, qui reviendront en deuxième semaine !

dimanche 29 janvier 2017

samedi 28 janvier 2017

Douche à Santorin (Grèce)

Vu le piqué de la photo,
on peut l'attribuer à un espion.
C'est très vilain.


Buvons bio


Madeleine



Un beau mélo (pas de Ravel !) qui a dû susciter des vocations.
Et puis Tyrone Power, quel homme !

Toujours plus haut


Petites nouvelles de Paul et de Victor

Tombe, Victor ! vit sa vie avec bonheur.Ainsi, "Les mots à la bouche" ont été une nouvelle fois en rupture de stock ; à cette heure, ils sont vraisemblablement réapprovisionnés. L'ami Gabriel s'occupe désormais de la communication pour élargir le lectorat. Si vous avez des relations dans les médias, merci de me le faire savoir, je ferai suivre. N'oubliez pas de commenter sur les différents sites (Amazon, Fnac, Babelio, etc.).
Il y a des amis dont on redoute le verdict : la comédienne Tatiana Gousseff, auteure elle-même, a acheté le livre en librairie et a publié un commentaire flatteur. C'est une amie personnelle, que l'on ne peut qualifier de complaisante, et dont je redoutais le "verdict". Raison pour laquelle je vous fais part ici de son avis. Fierté :

"Tombe, Victor !" (merveilleux titre) a été écrit par un homme qui m’est cher et a obtenu le Prix du jury du Roman Gay (prix qui distingue un ouvrage traitant d’une façon ou d’une autre de l’homosexualité, peu importe l’orientation sexuelle de l’auteur.e).
Ce roman d’apprentissage plein de délicatesse, de poésie et de sensibilité revisite une époque en plongeant dans le sud de la France des années 60 et dans l’éveil sensuel d’un adolescent qui voit grandir son don pour la musique en même temps que son goût pour le même sexe.
Cet homme qui m’est cher est musicien, mais aussi écrivain, c’est évident : aucune posture, aucune complaisance, un travail sur la langue qui nous restitue à la fois un vocabulaire charmant et désuet aussi savoureux que les friandises qu’on trouvait dans les épiceries d’autrefois, et les émotions soudaines et ambivalentes qui font se dresser les corps au garde à vous tandis qu’affleure une évidence qu’il va s’agir d’apprivoiser en secret. C'est tendre, ensoleillé, émouvant, et universel, je l’ai lu d’une traite !"

Tatiana Gousseff 

vendredi 27 janvier 2017

Couchés dans le foin


On jugera
cependant préférable
d'attendre les chaleurs.


Jeune loup





Ne 
trouvez-vous 
pas
que 
ça 
réchauffe 
l'atmosphère ?

Bonheurs

Ladislav Sitensky
C'était le jour de mon anniversaire, un jour de semaine bien froid de plein hiver, dont j'aurais pu oublier la date si je n'avais reçu de bon matin les coups de téléphone rituels, les SMS, les messages sur facebook où j'ai ouvert un "mur" (quelle horreur !) à mon nom d'auteur.
Penché sur mon ouvrage, j'ai sursauté au coup de sonnette ; c'était GS, "monté" de son Ardèche pour me surprendre. Gagné !
C'est un vieil ami encore jeune qui est passé maître dans l'art de l'anniversaire-surprise ; l'an dernier, ce fut un summum. Cette fois, l'homme a réussi l'exploit de réunir toute ma petite bande. Si bien que, rentrant de mes cours, le soir, j'ai eu droit à un festival de carillon de porte : toute la "garde rapprochée" s'était mise en disponibilité pour me rendre visite : G., le petit nouveau, si joli, gentil, intelligent ; P., déjà installé dans son fauteuil à mon arrivée sur les lieux, E., mon "fils", et F., l'hétéro le plus "gay-friendly" de la planète...
Magistrales lasagnes de celui qui est chef de cuisine, vin capiteux, blagues en cataractes, tendresse, ivresse légère juste comme il faut, émotion, yeux embués : la vie.
J'ai mis la jolie photo, là-haut, car je nous imagine bien, tous, parcourant la campagne à vélo.

Non, ça n'a pas fini comme ça !
Le dimanche précédent, rituel des "rois" : c'est à l'aimable G. qu'a échu la fève de céramique, lui qui fut adoubé par la bande dès sa première visite. Son fiancé, qui l'accompagnait, a toute les qualités, puisqu'il est Italien ! Petit concert improvisé : Chopin, interrompu par les hurlements du "fils" qui aime les entrées fracassantes, et se fait un devoir d'étreindre trop virilement le petit P., si frêle... qui adore ça !




Schubert convient à ce billet, non ?

Jeu cinéma

Connaissez-vous le titre de ce film britannique réalisé par un grand cinéaste américain d'origine allemande (ouf !), dans lequel le personnage central de la photo, un notable, se fait littéralement draguer par tout un corps (ooooh oui !) de ballet ?
Dites-le moi dans les commentaires que je publierai lundi avec la réponse.

jeudi 26 janvier 2017

La forêt enchantée


Nuances de gris

Taylor par Howard Roffman

Art homoérotique : un bel exemple


Une huile sur toile du Passignano (surnom du peintre toscan Domenico Cresti), intitulée Baigneurs à San Niccolo, datée de 1638, année de sa mort, est mise en vente ces jours-ci chez Sotheby's. Elle est estimée entre 700 et 900 000 $.
La mise en scène de ces jeunes hommes se baignant dans l'Arno fait penser à la célèbre Bataille de Cascina de Michel-Ange en plus... ludique.
L'homoérotisme est flagrant que l'on constatera encore davantage en examinant certains détails, dont celui-ci :

Rageant

Le livre
que je veux
consulter se trouve
dans le quatrième rayon
en partant du toit.

mardi 24 janvier 2017

Les sans-dessous chics*


* Vous conviendrez sans peine qu'il y a une certaine cohérence dans ce journal.

Les dessous chics



C'est ne rien dévoiler du tout


se dire que lorsqu'on est à bout

c'est tabou. 
Texte extrait de la chanson 
de Serge Gainsbourg 
pour Jane Birkin.



Que celui qui n'a jamais dévoré les pages "sous-vêtements" du catalogue de La Redoute quand il était petit me jette la première pierre.




Écrire, dit-il


lundi 23 janvier 2017

Un ange au paradis, mais pas radieux


Après le premier baiser


Mon amant de Saint-Jean

En guise de résumé : l'histoire se déroule dans un village que vous situerez où vous voudrez, à la fin des années 30, à une époque où tous les villages s'appelaient Saint-Jean.
La relation privilégiée qui unit Claude Bertrand et Jean Goupil, encore adolescents, évolue vers une liaison de moins en moins ambiguë. De leur premier baiser, lors d'un campement des éclaireurs de France, à des étreintes plus précises, ils ont cédé à l'appel impérieux de leur sensualité toute neuve.
On peut lire deux autres extraits ici.

Ralph Chubb - La forêt enchantée, 1925
Quand sonnait l’Angélus du soir, on pouvait voir le vieux Jacob descendre de chez lui, tenant un seau hygiénique qu’il allait déverser dans la fosse prévue à cet effet à côté du hangar où l’on remisait le corbillard du village.
C’était un rituel qui se déroulait immanquablement quand, avec Jeannot, je m’installais sur la table de pierre, devant la maison familiale, pour casser la coque des amandes glanées là-haut, dans un champ que nous avions baptisé, sans plus de réflexion, Les amandiers. Mais sans doute avions nous réglé consciemment notre horaire sur celui de l’ami des deux jeunes de la ville.
À heure fixe, en effet, le vieil homme aux longs cheveux blancs, vêtu comme s’il se rendait à une cérémonie, passait devant nous sans un regard, très digne, barbiche en avant, escorté d’une nuée de grosses mouches affamées
Le spectacle de cet homme endimanché- il arborait jour après jour un volumineux nœud-papillon - portant avec précautions le récipient contenant les déjections de la journée nous réjouissait jusqu’à atteindre un fou-rire que nous parvenions à grand-peine à dissimuler. Il s’acquittait de sa besogne et repassait peu après, d’un pas plus léger, comme délivré d’une tâche accablante.
L’exception fut qu’un soir l’homme nous apparut dépenaillé, cheveux et barbiche en bataille, soudainement voûté sous le poids de sa peine.
Nous avons immédiatement compris que les deux garçons, ses amis, étaient partis, le laissant à sa solitude.
Je l’ai dit, Jeannot était bon, qui, ce soir-là, osa l’apostropher d’un aimable « bonsoir, Monsieur ! » qui figea l’homme sur place.
Il esquissa un maigre sourire. Il lui avait été jusqu’alors impensable qu’un villageois pût lui adresser la parole, ne serait-ce que pour le saluer.
Jean Goupil osa mieux :
- Vous êtes triste, Monsieur. Vos amis sont partis ?
Je fus stupéfait de la soudaine hardiesse du Jeannot, et regardai ailleurs, très embarrassé.
Mais le vieil homme reçut la question avec bienveillance, dans laquelle il ne vit aucune ironie.
Jeannot alla encore plus loin :
- Vous savez, M’sieur, vous pouvez nous parler, à nous : on est comme eux.
Ainsi, Jean, qui affectait sur le sujet une sorte d’indifférence, qui, lorsque j’évoquais les difficultés que nous aurions à surmonter, se contentait de hausser les épaules, avait, c’était flagrant, parcouru un chemin intérieur identique au mien, en proie à mille questionnements sur notre commun devenir !
De nous deux, à présent, c’est lui qui faisait montre de la plus grande témérité.
Abasourdi, je vis l’homme porter sur nous un regard d’une douceur empreinte d’inquiétude.
- Je sais, mon garçon, je sais. Les gens de notre espèce en sont réduits à sans cesse se flairer comme des animaux, à tenter de déceler chez autrui la possibilité d’une connivence. Je sais que vous vous aimez, car, chaque fois que j’ai pu vous observer, j’ai été éclaboussé par votre amour.
Je n’en croyais pas mes oreilles : il parlait comme écrivent les auteurs dans les romans qui font la vie plus belle. Le timbre était grave, ses mots coulaient comme les eaux de la Dourbie en ces à-plats où elle s’apaise enfin.
Nous étions bien loin des voix de crécelles des duettistes efféminés des actualités cinématographiques. Sa voix était celle d’un Delmas le berger ; un Delmas qui aurait lu, appris, étudié. Je le regardai mieux, alors, et vis que, malgré son âge avancé, nulle ride ne venait chiffonner un visage que je trouvai beau, lumineux, proche de celui d’Auguste Quatrefages, mon grand oncle, qui vivait à Millau. Le seul notable de la famille, dont le portrait, au-dessus de la commode de sa chambre, faisait la fierté de ma mère qui avait fait, je l’avais compris, un mariage d’amour qui lui avait valu d’être rejeté par tout un pan de ma famille que je ne connaissais pas. 
- Vous savez, les enfants, il n’est pas bon pour vous que l’on vous voie discuter avec moi. Prenez beaucoup de précautions, et venez me voir à l’occasion, chez moi. Je ne vous mangerai pas, et vous pourrez vous embrasser sans crainte. Si vous ne venez pas, je comprendrai, et ne vous en voudrai pas.
- On viendra, M’sieur, on a trop de questions à vous poser.
L’homme nous fit un timide signe de la main en guise d’au-revoir. S’ensuivit une vive discussion entre nous :
- Ah bon, tu veux aller chez lui, toi ? Si ça se trouve, c’est un vieux saligaud, il va nous coincer.
- Tu t’égares, là, Claude, on est deux, pas trouillards, en pleine forme, on risque rien. La seule chose qui puisse nous arriver, c’est d’apprendre sur ce truc qui nous dépasse ; moi, j’ai plein de sujets qui me travaillent. Lui, il a vécu, il sait, il nous aidera.
Ainsi donc, notre destin avait voulu que nous trouvions au village deux alliés, Monsieur Jacob, et – du moins le supposions-nous – Chaumard, le garçon à la peau de serpent. Constatant cette situation, nous nous surprîmes à nous esclaffer : nous étions soutenus par les deux êtres les plus détestés de Saint-Jean.
(À suivre)
(c) Louis Arjaillès - Gay Cultes 2016


Note du mardi 24 janvier : après que certains lecteurs s'en sont émus, je tiens à les rassurer. Les épisodes publiés sous le titre précédent ne sont pas jetés à la corbeille, même si, comme ce sera le cas pour celui-ci, j'en peaufinerai l'écriture. L'histoire commence bien au premier baiser échangé lors de la sortie des Éclaireurs, puis il y a la scène "torride" entre les deux "étrangers" observée par Claude par la fenêtre de la maison du vieux Jacob, et, enfin, l'échange avec Clément, le "pestiféré", sur la Place du village.