Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

Tombe, Victor !
" Tendre, émouvant, ensoleillé, universel "

lundi 30 janvier 2017

Mon amant de Saint-Jean | Le chat

Si vous avez manqué le début :
- 1937 À Saint-Jean, village de l'Aveyron. Au cours d'une sortie de scouts, Jeannot et Claude, 15 ans, se sont passionnément embrassés. Une relation hors-norme voit le jour, confortée quand Claude surprend un baiser des plus fiévreux entre deux étudiants hébergés par un vieux marginal, Monsieur Jacob. Les deux garçons découvrent ensemble leur sexualité différente, à laquelle ils donnent libre cours au cours de leurs vagabondages dans une nature complice. Étonnés, ils se découvrent un allié en la personne de Clément, le fils du boulanger, lequel souffre d'une maladie de peau qui l'exclut de toute vie sociale. Enfin, ils osent aborder le vieux Jacob, qui a ressenti la nature de leur relation.  Celui-ci les invite à venir chez lui converser de leur "condition" en toute liberté. Claude fait montre de quelque réticence à accepter l'invitation.

Le chat



J’hésitai longtemps avant d’accepter l’offre du vieux Jacob. Jeannot, plus téméraire, s’efforça de me persuader que nous avions tout à y gagner.
- Tu te rends compte, Claude, c’est une chance ! C’est pas l’ogre des contes de Perrault, hein, j’en suis sûr ; il est brave, ce type, il connaît la chose, c’est pas un vicieux, c’est ton esprit qui voit le mal où il n’est pas. Et puis, on risque rien, on est en pleine forme, nous ; on le casse en deux d’une pichenette, l’ancêtre !
Il savait me parler, le renard, qui emportait mon adhésion à ses certitudes par les éclats de rire que son humour faisait éclore, son regard qui donnait confiance et ce frémissement des lèvres - que j’étais le seul à savoir déceler - qui disait sa conviction d’avoir raison.
Alors, par une de ces fins d’après-midi où le soleil rechigne à baisser la garde, nous sommes montés aux Aspres. On s’est planqués derrière le garage à corbillard, attendant que Delmas et son troupeau aient rejoint la bergerie, et on est allés frapper timidement à la porte vitrée, derrière le rideau de toile de jute destiné à dissuader les insectes de tenter une incursion dans la vieille baraque.
La fenêtre, à l’étage, s’entrouvrit ; il a simplement dit « ah, vous voilà, je descends ! » comme si on était des habitués, ou comme s’il s’attendait à nous voir, et ça semblait tellement normal pour lui. On était tout de même impressionnés, pas rassurés en entrant dans ce qu’on pensait être une masure. Mais ce nous fut un château, immense, une grande pièce, en bas, avec des murs tapissés de livres, des centaines de livres, lesquels, loin de manger l’espace, le démultipliaient. C’est ce qui m’a frappé d’emblée, et aussi qu’il y avait trois d’ampoules électriques déjà allumées, quand, chez nous, mon père traquait le gaspillage de lumière : « On y voit bien assez », disait-il, quand le crépuscule eût exigé qu’on actionne l’interrupteur de bakélite noire de la salle-à-manger ; et même que, mettant le couvert du souper, je tremblais à l’idée de casser un verre ou une assiette. L’électricité, c’était un miracle pour les adultes qui venaient tout juste – une minorité, encore – de mettre au rencard les lampes à pétrole à tube de verre d’avant le progrès.
Ici, on y voyait comme en plein jour, discernant clairement les contours des meubles, dont un secrétaire bien plus âgé que son propriétaire, en loupe d’orme – il nous l’apprendrait plus tard -, comme dans les films de Monsieur Guitry quand il en fait la présentation. Il nous fit asseoir sur une moelleuse banquette revêtue de velours, face à un guéridon qui fleurait bon la cire d’abeille, où étaient disposés une carafe en cristal et des verres à pied parfaitement assortis, comme un service de mariage.
Jeannot, découvrant une statuette qui reproduisait le David de Michel Ange – une statue d’homme nu, pensez ! – me fit un clin d’œil que le vieil homme intercepta. Au lieu de manifester un quelconque agacement, il adressa un sourire à mon ami : « Beau jeune homme, n’est-ce- pas ? Le vrai est beaucoup plus grand. Je l’ai vu à Florence, 
là-bas en Italie. »
Loin de nos premières inquiétudes, nous nous sommes tout de suite sentis en parfaite harmonie avec ce lieu que d’aucuns, au village, eussent trouvé surréaliste.
Dans la carafe, du vin, qu’il nous offrit. « Je peux ? Vous êtes des hommes, n’est-ce-pas ? ». On a fait les fiers, et Jeannot a haussé les épaules : « Bien sûr ! ». On s’est regardés tous les trois et on a ri de concert après ce « bien sûr » affirmé d’une voix devenue comiquement virile. Le vieux monsieur s’est mis à chercher quelque chose. « J’avais des biscuits salés, sur le guéridon, normalement, j’espère que le chat... », ronchonna-t-il. « Ce n’est pas grave, M’sieur, fit observer Jean, on soupe bientôt, alors... »
Avant d’aller rendre visite à ce villageois tellement original, mon compère avait fanfaronné, disant qu’on lui poserait toutes sortes de questions, qu’on le consulterait sur des trucs insensés, du genre « moi je suis chiche de lui demander si ça fait mal, ce que tu as voulu me faire, hier. Il doit savoir, lui ! », et j’avais dit « ça va pas, non, t’es fada, toi ! ». Et là, avec ce vin qui réchauffait le gosier, qui caressait les papilles – rien à voir avec la piquette de chez nous, que mon père rapportait par bonbonnes de la coopé – je me mis à craindre que mon ami ne succombe à l’euphorie qui commençait à le gagner.
On discuta de tout et de rien, jusqu’à ce que l’homme, ému, évoque les deux jeunes gens qu’il avait hébergés près d’un mois durant. Il nous apprit sans ambages qu’Édouard et Jean-Jacques étaient deux étudiants rencontrés à Montpellier lors d’une promenade dans les jardins du Peyrou où il avait pour habitude de chasser les âmes solitaires en quête de tendresse virile. Il les avait vus se bécoter sur un banc sans précautions, et les avait mis en garde sur les dangers qui guettaient : des voyous avaient pour funeste habitude de faire des descentes pour rançonner les amateurs de plaisirs illicites.
Il les revit à plusieurs reprises, entretenant avec eux une relation amicale sans arrière-pensée, pour finir par les inviter au village. Nous en déduisîmes que, comme nous, les deux garçons devaient être bien en peine de trouver un toit pour accueillir leurs ardeurs. La générosité de Jacob était sans doute compensée par les bienfaits d’une aimable compagnie, de nature à combler pour quelques jours une pesante solitude.
Pendant qu’il nous parlait, nous perçûmes un bruit venant de l’étage supérieur, qu’entre parenthèses notre hôte attribua « à ce chat qui n’en fait qu’à sa tête, qui n’est jamais là quand on le voudrait, qui va de gouttière en gouttière, cet ingrat ».
Stupéfaits, nous entendîmes des pas dans l’escalier.
Un large sourire illumina le visage du vieux monsieur : « Ah, mais, te voilà, sale bête ! ».
Le chat, c’était Clément Chaumard.
(A suivre) 
(c) Louis Arjaillès - Gay Cultes janvier 2017

Note
Comme pour Tombe, Victor ! en son temps, il ne peut s'agir du texte définitif. La publication en épisodes a bien réussi au roman précédent : elle est fortement stimulante. Mais je ne garantis pas la régularité des publications, d'autant, qu'il s'agit d'une œuvre de fiction ne comprenant aucun élément autobiographique, et dont la trame est complexe, de surcroît.
Vos critiques positives ou négatives (si elles sont formulées courtoisement) seront accueillies avec le plus grand intérêt.

On peut lire 3 épisodes précédents ici.

6 commentaires:

Bernard a dit…

Oh que "une carafe en Crystal" me gêne !
Mais pour le reste : merci, continuez !

Silvano a dit…

Merci. Je vois du Grec partout.

Broc a dit…

A Montpellier, il s'agit des jardins du Peyrou et non pas du Pérou. Le nom de Peyrou signifie « pierreux » en occitan.

Silvano a dit…

Merci beaucoup, Broc, je rectifie : c'est pourtant une ville que j'ai longtemps fréquentée.

Jules D. a dit…

C'est la lecture de ces épisodes qui m'a conduit à visiter notre librairie préférée, d'où je viens de ressortir avec "Tombe, Victor !".
J'ai hâte de m'y plonger.
Jules

Silvano a dit…

Merci beaucoup, Jules. Je vous souhaite une bonne lecture. N'hésitez pas à donner votre avis.