Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

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lundi 23 janvier 2017

Mon amant de Saint-Jean

En guise de résumé : l'histoire se déroule dans un village que vous situerez où vous voudrez, à la fin des années 30, à une époque où tous les villages s'appelaient Saint-Jean.
La relation privilégiée qui unit Claude Bertrand et Jean Goupil, encore adolescents, évolue vers une liaison de moins en moins ambiguë. De leur premier baiser, lors d'un campement des éclaireurs de France, à des étreintes plus précises, ils ont cédé à l'appel impérieux de leur sensualité toute neuve.
On peut lire deux autres extraits ici.

Ralph Chubb - La forêt enchantée, 1925
Quand sonnait l’Angélus du soir, on pouvait voir le vieux Jacob descendre de chez lui, tenant un seau hygiénique qu’il allait déverser dans la fosse prévue à cet effet à côté du hangar où l’on remisait le corbillard du village.
C’était un rituel qui se déroulait immanquablement quand, avec Jeannot, je m’installais sur la table de pierre, devant la maison familiale, pour casser la coque des amandes glanées là-haut, dans un champ que nous avions baptisé, sans plus de réflexion, Les amandiers. Mais sans doute avions nous réglé consciemment notre horaire sur celui de l’ami des deux jeunes de la ville.
À heure fixe, en effet, le vieil homme aux longs cheveux blancs, vêtu comme s’il se rendait à une cérémonie, passait devant nous sans un regard, très digne, barbiche en avant, escorté d’une nuée de grosses mouches affamées
Le spectacle de cet homme endimanché- il arborait jour après jour un volumineux nœud-papillon - portant avec précautions le récipient contenant les déjections de la journée nous réjouissait jusqu’à atteindre un fou-rire que nous parvenions à grand-peine à dissimuler. Il s’acquittait de sa besogne et repassait peu après, d’un pas plus léger, comme délivré d’une tâche accablante.
L’exception fut qu’un soir l’homme nous apparut dépenaillé, cheveux et barbiche en bataille, soudainement voûté sous le poids de sa peine.
Nous avons immédiatement compris que les deux garçons, ses amis, étaient partis, le laissant à sa solitude.
Je l’ai dit, Jeannot était bon, qui, ce soir-là, osa l’apostropher d’un aimable « bonsoir, Monsieur ! » qui figea l’homme sur place.
Il esquissa un maigre sourire. Il lui avait été jusqu’alors impensable qu’un villageois pût lui adresser la parole, ne serait-ce que pour le saluer.
Jean Goupil osa mieux :
- Vous êtes triste, Monsieur. Vos amis sont partis ?
Je fus stupéfait de la soudaine hardiesse du Jeannot, et regardai ailleurs, très embarrassé.
Mais le vieil homme reçut la question avec bienveillance, dans laquelle il ne vit aucune ironie.
Jeannot alla encore plus loin :
- Vous savez, M’sieur, vous pouvez nous parler, à nous : on est comme eux.
Ainsi, Jean, qui affectait sur le sujet une sorte d’indifférence, qui, lorsque j’évoquais les difficultés que nous aurions à surmonter, se contentait de hausser les épaules, avait, c’était flagrant, parcouru un chemin intérieur identique au mien, en proie à mille questionnements sur notre commun devenir !
De nous deux, à présent, c’est lui qui faisait montre de la plus grande témérité.
Abasourdi, je vis l’homme porter sur nous un regard d’une douceur empreinte d’inquiétude.
- Je sais, mon garçon, je sais. Les gens de notre espèce en sont réduits à sans cesse se flairer comme des animaux, à tenter de déceler chez autrui la possibilité d’une connivence. Je sais que vous vous aimez, car, chaque fois que j’ai pu vous observer, j’ai été éclaboussé par votre amour.
Je n’en croyais pas mes oreilles : il parlait comme écrivent les auteurs dans les romans qui font la vie plus belle. Le timbre était grave, ses mots coulaient comme les eaux de la Dourbie en ces à-plats où elle s’apaise enfin.
Nous étions bien loin des voix de crécelles des duettistes efféminés des actualités cinématographiques. Sa voix était celle d’un Delmas le berger ; un Delmas qui aurait lu, appris, étudié. Je le regardai mieux, alors, et vis que, malgré son âge avancé, nulle ride ne venait chiffonner un visage que je trouvai beau, lumineux, proche de celui d’Auguste Quatrefages, mon grand oncle, qui vivait à Millau. Le seul notable de la famille, dont le portrait, au-dessus de la commode de sa chambre, faisait la fierté de ma mère qui avait fait, je l’avais compris, un mariage d’amour qui lui avait valu d’être rejeté par tout un pan de ma famille que je ne connaissais pas. 
- Vous savez, les enfants, il n’est pas bon pour vous que l’on vous voie discuter avec moi. Prenez beaucoup de précautions, et venez me voir à l’occasion, chez moi. Je ne vous mangerai pas, et vous pourrez vous embrasser sans crainte. Si vous ne venez pas, je comprendrai, et ne vous en voudrai pas.
- On viendra, M’sieur, on a trop de questions à vous poser.
L’homme nous fit un timide signe de la main en guise d’au-revoir. S’ensuivit une vive discussion entre nous :
- Ah bon, tu veux aller chez lui, toi ? Si ça se trouve, c’est un vieux saligaud, il va nous coincer.
- Tu t’égares, là, Claude, on est deux, pas trouillards, en pleine forme, on risque rien. La seule chose qui puisse nous arriver, c’est d’apprendre sur ce truc qui nous dépasse ; moi, j’ai plein de sujets qui me travaillent. Lui, il a vécu, il sait, il nous aidera.
Ainsi donc, notre destin avait voulu que nous trouvions au village deux alliés, Monsieur Jacob, et – du moins le supposions-nous – Chaumard, le garçon à la peau de serpent. Constatant cette situation, nous nous surprîmes à nous esclaffer : nous étions soutenus par les deux êtres les plus détestés de Saint-Jean.
(À suivre)
(c) Louis Arjaillès - Gay Cultes 2016


Note du mardi 24 janvier : après que certains lecteurs s'en sont émus, je tiens à les rassurer. Les épisodes publiés sous le titre précédent ne sont pas jetés à la corbeille, même si, comme ce sera le cas pour celui-ci, j'en peaufinerai l'écriture. L'histoire commence bien au premier baiser échangé lors de la sortie des Éclaireurs, puis il y a la scène "torride" entre les deux "étrangers" observée par Claude par la fenêtre de la maison du vieux Jacob, et, enfin, l'échange avec Clément, le "pestiféré", sur la Place du village.
 

2 commentaires:

joseph a dit…

Comme une scène des "Roseaux sauvages" , je laisse à chacun le soin de se rappeler laquelle....

Silvano a dit…

Je n'y avais pas du tout pensé, croyez m'en ; mais nous avons tous eu des aînés "référents". Dans "Tombe, Victor !", si vous vous souvenez, c'est le disquaire.