Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

Tombe, Victor !
" Tendre, émouvant, ensoleillé, universel "

lundi 3 juillet 2017

Le chemin des contrebandiers (Tombe, Victor ! Livre 2) Extrait 10

Je dois à présent révéler au lecteur une part de moi-même, un petit morceau de vie – essentiel à mes yeux - que je n’avais pas voulu écrire jusque là. Il faut que je m’y résolve, pour que l’on comprenne à quel point je suis sensible à la perversité jusqu’à l’intransigeance. J’aimerais que, toute ma vie durant, mes amours revêtent un caractère aussi pur que celui, fugace, qui m’alerta, il y a longtemps déjà, sur ce que je suis.
Malgré tout l’amour que je porte à ma grand-mère, j’ai déjà dit combien les sempiternelles vacances d’août à la campagne me sont un pensum.
Il n’en fut pas toujours de même, et bien avant que la nature fasse de moi le jeune homme que je suis, bien avant Victor Panella, bien avant Angelo Bianchini, mes premiers amants, la vie me fit le cadeau des toutes premières émotions.
En ces périodes de vacances scolaires, aujourd’hui honnies, les quelques gamins de la petite bourgade de l’Héraut où vit la mère de ma mère, s'égaillaient sous d'autres cieux, en bord de mer à Palavas, à Carnon, ou, pour certains, au plus près des étoiles, sur les hauteurs du Mont Ventoux.
Parmi les garçons de mon âge – j’avais alors presque treize ans - Rémi, le fils de la postière, avait ma préférence.
Je l’avais repéré comme on jette son dévolu sur un objet de convoitise, mais ne savais pas, alors, quels penchants étaient les miens ou plutôt n’étais-je suffisamment aguerri de ces choses pour les définir.
Un été, par chance, Rémi n'avait pas quitté le village.
Par la grâce de se qu’on l’on nomme usuellement « affinités électives », nous ne nous quittions plus, partageant une oisiveté qui eût mené, en solitaire, à un funeste désœuvrement. De bon matin, Rémi faisait tinter la sonnette de sa bicyclette devant la petite maison de pierres ; je dévalais l'escalier grossièrement maçonné qui menait des chambres à la salle commune, lançais un "à t't'à l'heure" aux femmes déjà affairées au repas de midi et accompagnais mon camarade dans quelque folle randonnée à travers vignes et garrigue.
On remettait ça l'après-midi sous un soleil de plomb, mouchoirs noués sur le crâne en dérisoire protection, on "jouait au Tour de France" au fil des routes désertes truffées de nids-de-poules, l'asphalte chauffé à blanc au point de s'écouler en lave brûlante sous les assauts de l’impitoyable Phébus.
On était toujours Anquetil ou Merckx, mais pas Poulidor, éternel deuxième qui jamais ne parvint à remporter la Grande Boucle.
De temps à autre, nous nous installions sous un arbre et nous lancions dans de longues discussions sur le tout et le rien.
Rémi avait une voix bien spécifique de garçon en mue, rauque et chaude ; j’aimais la rugosité de cette voix au point qu’elle me revient aujourd’hui encore, de temps à autre, comme on entend de l'intérieur un vieil air qu'on croyait à jamais oublié.
Quand, toujours trop tôt, tombait le soir, avant de regagner nos maisons respectives, nous avions coutume de faire une dernière halte aux "amandiers", vaste espace planté d'arbres du même nom, où nous rugissions les chansons de ces chanteurs-vedettes qui, l'été, promenaient leur "show" de théâtres de verdure en préaux d'écoles aménagés en Olympia de fortune.
Comment oublier ta musique, Rémi, mêlée au chant des cigales, au parfum de ces pins qui, parfois, se mettent à brûler comme de vieux sarments dans l'âtre de la cheminée de la grand-mère ?
Comment oublier que j’aimai ce regard si clair, ces mèches presque blondes, ce visage sans défaut, que c'était vachement bien d'être en shorts, chemisettes ouvertes sur la peau soyeuse et élastique qui nous habille à l'âge tendre et que cela, je le sais à présent, fut à la source d'émotions plus accomplies, plus tard ?
Je me souviens avec précision de cette après-midi d’été : sous l'effet de quel filtre sorcier, mon Dieu, jetons-nous nos vélos dans cette vigne et nous enfouissons sous le pont de cette petite rivière asséchée, minuscule habitacle où seuls des gabarits de petits hommes peuvent se lover ?
Pourquoi nos deux visages se rapprochent-ils, pourquoi nos lèvres s’épousent-elles, d’où vient cet appétit soudain de l’autre, dont on ne sait pas encore qu’il se nomme désir ?
Il y eut à ce moment, me pétrifiant, un arc électrique foudroyant qui devait longtemps hanter mes pensées.
Ce fut tout.
Après les vacances, je ne cessai de penser à Rémi, à ce foudroiement partagé.
Quand, l’année suivante, je revins au village, sitôt les valises déposées, j’enfourchai ma bicyclette et m’en allai siffler sous les fenêtres de Rémi.
Je perçus, quand mon ami me rejoignit, qu’une ombre voilait son sourire.
Rémi m’annonça qu’il quittait le village à tout jamais, sa mère ayant fait l’objet d’une nouvelle affectation.
On ne nous laissait le moindre sursis : il partirait le lendemain. Il n’y aurait plus de cavalcades sur les petites routes rapiécées, de cow-boy attaché à un chêne, terrifié par la danse du scalp du Comanche, de hurlements perçants au crépuscule – de ceux qui font fuir les moustiques les plus assoiffés -, plus de « Même si tu revenais » de Clo Clo, d’orchestre et de bravos imaginaires. Il n’y aurait plus jamais la pudique union de nos lèvres rouges de ces mûres, prestement arrachées aux ronces, que la nature, toujours généreuse avec les anges, offre aux enfants en vagabondages. Notre communion d’un trop bref instant était destinée à demeurer unique et inoubliable, éternelle.
Rémi s’en alla un sale mardi d’août, par la navette de dix heures et demie.
J’ai agité la main en direction du vert autocar des "Courriers du Midi", puis me suis mis à courir comme je n’avais jamais couru.
Le nez écrasé contre la vitre arrière, Rémi me fixait, pâle comme un linceul.
À bout de souffle, la main sur mon côté endolori, impuissant, ivre de rage, j’ai vu la diligence gravir la côte des Aspres, avant de disparaître, sans doute, - du moins m’en effrayai-je - pour basculer à jamais dans le vide, comme dans un film de John Ford, emportant avec elle mon premier amour.
Claudiquant, je m’en retournai vers le village. En chemin, je trouvai refuge sous un amandier pour y abriter ma douleur. Personne ne devait savoir.
A travers les temps, combien d'étés ont vu naître et mourir les premières tendresses ?
(À suivre)
(c) Louis Arjaillès - Gay Cultes 2017
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6 commentaires:

Chris a dit…

Magnifique extrait. Emouvant.

Anonyme a dit…

Bonjour Sylvano,

C'est sans doute votre meilleurs extrait, sa lecture m'en a tiré les larmes.
On sent toute la rage de la perte de ce premier amour.
Continuez.

Eric.

Alex H a dit…

Bouleversant. Vous l'aviez déjà publié, non ?

joseph a dit…

et dire qu'il parait que même les montagnes finissent par se rencontrer,à condition d'avoir la foi qui les soulève ! beau et triste à la fois, comme un poète l'a si bien chanté "« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux/ Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ..." bravo !

Silvano a dit…

Alex H : oui, je l'avais publié sous une forme différente il y a quelques mois. Ce texte, légèrement remanié, s'est imposé à moi dans la continuité de cet écrit. Il rend la suite plus difficile à écrire.

Silvano a dit…

Joseph, Eric, Chris, je suis très heureux d'avoir pu vous transmettre ces émotions.