Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana. Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

mardi 5 janvier 2016

Paul Verlaine et Lucien Létinois, son "fils"

Lucien Létinois
Puisque encore déjà la sottise tempête,
Explique alors la chose, ô malheureux poète.

Je connus cet enfant, mon amère douceur,
Dans un pieux collège où j’étais professeur.
Ses dix-sept ans mutins et maigres, sa réelle
Intelligence, et la pureté vraiment belle
Que disaient et ses yeux et son geste et sa voix,
Captivèrent mon cœur et dictèrent mon choix
De lui pour fils, puisque, mon vrai fils, mes entrailles.
On me le cache en manière de représailles
Pour je ne sais quels torts charnels et surtout pour
Un fier départ à la recherche de l’amour
Loin d’une vie aux platitudes résignée !
Oui, surtout et plutôt pour ma fuite indignée
En compagnie illustre et fraternelle vers
Tous les points du physique et moral univers,
— Il paraît que les gens dirent jusqu’à Sodome, —
Où mourussent les cris de Madame Prudhomme !

Je lui fis part de mon dessein. II accepta.
Paul Verlaine
Il avait des parents qu’il aimait, qu’il quitta
D’esprit pour être mien, tout en restant son maître
Et maître de son cœur, de son âme peut-être,
Mais de son esprit, plus.
Ce fut bien, ce fut beau.
Et c’eût été trop bon, n’eût été le tombeau.
Jugez.
En même temps que toutes mes idées,
(Les bonnes !) entraient dans son esprit, précédées
De l’Amitié jonchant leur passage de fleurs.
De lui, simple et blanc comme un lys calme aux couleurs
D’innocence candide et d’espérance verte.
L’Exemple descendait sur mon Âme entr’ouverte
Et sur mon cœur qu’il pénétrait plein de pitié ;
Par un chemin semé des fleurs de l’Amitié ;
Exemple des vertus joyeuses, la franchise,
La chasteté, la foi naïve dans l’Église,
Exemple des vertus austères, vivre en Dieu,
Le chérir en tout temps et le craindre en tout lieu,
Sourire, que l’instant soit léger ou sévère,
Pardonner, qui n’est pas une petite affaire !

Cela dura six ans, puis l’ange s’envola,
Dès lors je vais hagard et comme ivre. Voilà.

Paul Verlaine in Amour (pour Lucien Létinois)

De prudes biographes  définirent l'affection qu'éprouvait Verlaine pour Lucien Létinois de "paternelle".
La lecture de ce poème (et, dans le recueil Amour, de ceux écrits pour Létinois) permet de penser que ce jeune élève, mort à l'âge de 24 ans de la typhoïde, eut avec l'illustre poète une relation du même genre - quoi que plus apaisée - que celle que son aîné eut auparavant avec Arthur Rimbaud.
Pour s'en convaincre, s'il en faut plus, on lira le poème Il patinait merveilleusement que chanta si bien Léo Ferré :




4 commentaires:

joseph a dit…

que voici un excellent postage de début d'année! émotion et qualité d'écriture au service d'amours tumultueuses !

René Chaudesaigues a dit…

Si nostalgique, si beau, tellement émouvant et en plus Léo... Merci.
Heureuse année à tous !

another country a dit…

Le derniers vers, avec ce "Voilà." définitif qui tombe comme un couperet de guillotine, est sublime.

Silvano a dit…

Absolument.