Le journal quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (nom de plume Louis Arjaillès). Maison de confiance depuis 2007.

"La gravité est le plaisir des sots"
(Alexandre Vialatte)


vendredi 9 décembre 2022

L'amour à nu

Quand on arrive en ville

 



C'est la panique sur les boulevards
Quand on arrive en ville

Sal Mineo, acteur assassiné (réédition - juillet 2008)


C'est Sal Mineo qui posa pour ce "New Adam" (de Harold Stevenson) exposé au S.R Guggenheim Museum




Avec James Dean sur le tournage de Rebel without a cause (La fureur de vivre)

Destinée tragique que celle de Sal Mineo (1939-1976), acteur adulé de la jeunesse américaine dans les années 50, grâce à sa participation au film de Nicholas Ray La fureur de vivre (Rebel without a cause) dans lequel il joue le rôle de Platon.
De sa carrière, on retiendra aussi le personnage de Dov Landau dans Exodus de Preminger et celui de Red Shirt dans Les Cheyennes (Cheyenne Autumn), le magnifique western antiraciste de John Ford.

Issu d'une famille d'immigrés siciliens, Sal sera arrêté pour vol à l'âge de 10 ans et choisira l'école d'acteurs pour échapper à la maison de redressement.
Par ses origines et le milieu dans lequel il évolue, Mineo aura beaucoup de mal à assumer son homosexualité.
On peut supputer sur sa proximité avec James Dean, sachant qu'une scène de baiser unissant les deux jeunes hommes fut coupée au montage de la "Fureur de vivre".

Le temps aidant, avant de connaître une fin de (courte) carrière surtout consacrée aux séries TV, Sal Mineo put mettre en scène et jouer au théâtre la pièce de John Herbert Fortune and men's eyes en 1969 avec un jeune acteur du nom de... Don Johnson ! (Photos ci-dessous)
La pièce se déroule pour l'essentiel en prison et dut certainement faire scandale, tant l'homosexualité y tient une place majeure.
Elle fut portée à l'écran en 71 sous le même titre par Harvey Hart ; le film semble invisible à l'heure actuelle.

Rentrant à son domicile, le 12 février 1976, Sal Minéo est assassiné par Lionel Ray, un toxicomane qui, d'après l'enquête, ne savait rien de sa victime.
À l'époque, John Lennon avait offert une récompense à qui retrouverait le meurtrier.

Fortune and men's eyes :

Mineo avec Don Johnson





Site officiel Sal Mineo : clic
Filmographie : clic

jeudi 8 décembre 2022

Ce cher Nicholas Hoult (période Skins)

 

A l'hôtel,





- Photos Wendy Liu -

Pierre Clémenti : une vie violente. (Réédition d'un billet de septembre 2010)



[Paris, 28 septembre 1942 : pendant l’occupation allemande, Rose Clémenti, concierge au 19, rue de Babylone, donne naissance à son deuxième enfant, Pierre, avant de quitter sa charge pour s’installer rue Saint-Placide. Seule face aux difficultés matérielles et au « qu’en dira-t-on ? », elle fait le ménage chez les bourgeois, livre des chapeaux, se lève à l’aube et rentre à la nuit tombée, disparaît mystérieusement à la fin de la guerre puis revient, ignorante du destin qui attend ce bébé qu’elle ne souhaitait pas et dont la vie restera à jamais marquée par « le secret de Rose ».
La singularité, la beauté, le talent d’un « enfant de misère » qui devint acteur et dont tous s’accordent à dire qu’il fut, ange ou démon, un être d’exception, naît certainement là. Car qui était Pierre Clémenti ?
Partie à la recherche de celui « qui jamais ne trahit ses rêves », l’auteur nous entraîne à travers Paris occupé, derrière les murs des bagnes pour enfants et dans les milieux underground des années 70. Des trottoirs de Saint-Germain-des-Prés, à la Factory d’Andy Warhol, des milieux artistiques et littéraires aux hôpitaux psychiatriques, on croise Jean Genet, Roger Blin, Maurice Béjart, Philippe Garel, Bernardo Bertolucci, François-Marie Banier, Dominique Isserman ainsi que Jean-Pierre Kalfon et tous ceux qui firent les belles heures d’une époque trop séduisante pour n’avoir pas été dangereuse. Ce récit très personnel est aussi celui d’une belle amitié entre le peintre et son modèle, décédé à 57 ans d’un cancer du foie.]
Ces lignes en argument du très bel ouvrage consacré par Jeanne Hoffstetter à ce comédien incandescent dont la vie fut un véritable roman.
Clementi reste à jamais dans les mémoires cinéphiles comme l'acteur d'une époque marquée par la rébellion d'une jeunesse assoiffée de justice et de liberté.
C'est bien de ça qu'il s'agit : Pierre Clémenti fut avant tout un homme libre.
Sans compromissions, jamais.



Dans "Belle de jour" de Luis Buñuel avec, ci-dessous, Catherine Deneuve.


 Le Guépard de Luchino Visconti 


Photo (fameuse) en haut à gauche : Porcherie de Pier Paolo Pasolini.
On lira avec intérêt Pierre Clémenti, roman (!) de Jeanne Hoffstetter (Denoël éd.).
Filmographie : clic

Piano abyssal

 

Un piano à queue enfoncé, caché sous les eaux cristallines bleues des Bahamas...
Intitulée The Musician, cette œuvre d'art a été créée par le sculpteur britannique Jason deCaires Taylor et est construite principalement en acier inoxydable de grade 316.
Représentant une sirène et un piano, la sculpture immergée a été commandée en 2011 par l'illusionniste américain David Copperfield, qui a déposé l'œuvre d'art dans les eaux du côté nord de son île privée aux Bahamas, où elle a coulé entre 13 et 15 feet au fond de l'océan.
La sculpture est née après que Copperfield ait commencé un concours, incitant les plongeurs à trouver le piano, car depuis la surface de l'eau, le clavier peut être difficile à repérer. Ceux qui le trouvent cependant, et qui peuvent retenir leur souffle assez longtemps, plongent jusqu'au banc pour se photographier en train de jouer de cet instrument sous-marin aux côtés d'un partenaire de duo de sirène.
Bien que le piano soit injouable, l'instrument émet de la musique classique douce, que Taylor décrit comme « semblable au son d'une baleine ou dauphin ».
(Via Classic FM)

lundi 5 décembre 2022

Comme faire se peut

 

Mon amant de Saint-Jean | Épisode 56 : Tout se dire. Absolument tout.

Ce n’était pas le vent, de plus en plus violent, qui avait attisé les larmes...

   En cette soirée de fête, nul ne comprit pourquoi je m’étais esclaffé en ouvrant le paquet qui m’était destiné – on attribua ma gaieté au plaisir de recevoir : c’était un duffle-coat strictement identique au sien, commandé sur le même catalogue ou acheté au Vigan, à "L’homme impeccable". La perspective de sillonner les rues de Saint-Jean, le lendemain, vêtus de la même façon, amplifiait d’autant ma bonne humeur. Nous étions déjà frères de sang et le sort faisait de nous des jumeaux, par la grâce de la maison "Dubois, Confection de qualité", comme l’attestait l’étiquette. Le lycée m’avait gratifié d’une inscription au tableau d’honneur assortie de la mention « encouragements ». Mon père s’en était réjoui au point de porter de nombreux toasts de Clairette de Die à mon succès. Maman l’en excusa : « C’est exceptionnel, n’est-ce-pas ? » s’émut-elle, avant que les ronflements de l’auteur de mes jours ne sonnent l’heure de l’extinction des feux. Dehors, de gros flocons menaient leur sarabande. En quelques heures amoncelés, ils avaient recouvert le sol d’un épais tapis d’un blanc. La neige a ceci de particulier qu’elle nous ramène toujours à l’enfance. Émerveillé, je restai posté près de la fenêtre, extatique. J’avais cinq ans.

*

   Bon an mal an, le déjeuner de Noël réunissait au Grand Café Pichon les mécréants du village. C’était un pied-de-nez aux calotins. À la sortie de la grand-messe, les fidèles ne pouvaient éviter de passer devant le café, d’où les sans-dieu attablés leur adressaient de grands gestes assortis de quolibets gentiment chantonnés. « Ces gens-là ne respectent rien ! » maugréaient les mères de familles, outrées. C’était un rite auquel sacrifiait tout ce que le Front Populaire avait de soutiens dans le village, dont le père de Jules et le mien, qui était le plus « rouge » des deux. Notre paire de cabans à la mode anglaise fit sensation – « Vive l’union, vociféra l’un des convives, déjà éméché ! » – quand nous fîmes notre entrée. Les grands enfants de ces messieurs avaient droit, dès quinze ans, à un blanc-cassis – un seul ! –   avant de rejoindre les mères, exclues de ces agapes républicaines. Je riais sous cape de penser à mes griseries du Colombier en compagnie des Nathanaël. Nos paternels se réjouissaient de la virile camaraderie qui unissait le fils du communiste et celui du socialiste, fruit de la réconciliation des deux gauches. Pouvaient-ils seulement envisager que leurs rejetons avaient scellé à leur manière le grand rapprochement ? Nous quittâmes l’assemblée au moment où elle entonnait « Il est né le divin enfant, fan de pétan, qu’il a le cul sale. » sur le passage de Viguier, le Maire, accompagné de Pierrette qui n’en finissait pas de faire l'acte de contrition de ses débordements passés. Et à venir, comme nous le supposions en riant.

*

Nous nous sommes retrouvés à trois heures de l’après-midi aux amandiers. La neige ne tombait plus, chassée par un vent d’autan incisif dont nos manteaux tout neufs nous protégeaient heureusement. Être ensemble nous gardait de tous les avatars de la météo. Que pouvaient la neige et tous les vents du monde contre un amour comme le nôtre ? L’un contre l’autre serrés au pied d’un arbre décharné, nous avions chaud. Le moment était propice à tous les serments, mais aussi aux aveux tant redoutés.
  — Ah ça, tu dois bien t’amuser, là-bas ? Tu peux me le dire, si tu as fait des choses avec celui de ta deuxième lettre, celui qui lit du Gide. Je n’ai pas ton niveau, mais je sais te lire !
  Le ton était presque badin, nullement narquois. Son sourire n’était pas triste.
  — Oui, j’ai fait des choses, comme tu dis. Si tu sais me lire, moi, je sais t’écouter : et non, ce n’était pas comme avec toi. Tout autre chose. Simplement, je te le jure, il n’y a pas d’amour avec lui. Je l’aime bien, ou peut-être n’est-ce que pour le sexe. J’ai attendu tant que je pouvais, mais je n’avais qu’à tendre la main, tu comprends ?
  Ce n’était pas le vent, de plus en plus violent, qui avait attisé les larmes qui coulaient doucement sur mes joues pendant que je reconnaissais ma faute. Je me sentais soulagé, pourtant.
  — Moi, je vais me laisser faire par Andrzej, le polack, le petit apprenti du père Chaumard, qui me serre de près quand on se croise dans la ruelle. On est faits pareil, on n’est pas de bois. On sera quittes, mais moi, ce sera avec ta permission. Et jamais chez Etienne. Tu pleures ? Méfie-toi de la ville, faudrait pas virer mauviette, hein !
  Sa bise fouetta mon visage, sonore, généreuse, fraternelle. 
  En peu de mots, Jules Goupil m’avait mis à nu. Il avait sondé mon âme, en avait tiré ses conclusions, me donnait une leçon d’amour, m’assénait sa vérité, mais il m’accordait un semblant d’absolution, et ça voulait dire : « Quand je te rejoindrai, un jour ou l’autre, nous serons fidèles l’un à l’autre, ou je te quitterai à jamais ». Le hasard avait voulu que, cette fois, l’amour ne puisse se faire. Quelles qu’en soient les raisons, nous n’aurions pas pu. Pas d’étreinte, juste des yeux plongeant au plus profond de nous. Il faudrait, désormais, tout se dire. Absolument tout.
Avant notre séparation, il m’apprit que Monsieur Benoît, l’instituteur, lui donnait des cours tous les soirs, dès qu'il pouvait quitter enfin l’atelier paternel. Nous étions son seul but. Il sécha des larmes que je n’avais pu réprimer. Il a dit simplement « Tu verras, ça ira, ce sera tellement bien, patience ! »
J’ai vu.
À suivre
 
©  Louis Arjaillès - Gay Cultes 2022
Épisodes précédents : cliquer

(...) le petit apprenti du père Chaumard, qui me serre de près...

Illustrations
1- Archives Gay Cultes, source indéterminée
2- Joseph Bail (1862-1921)- Le petit mitron

samedi 3 décembre 2022

Le Lycéen : d'amour et de mort

 

Paul Kircher, Vincent Lacoste et Erwan Kepoa Falé

Il y a des émotions qu'il est malaisé de chroniquer. Il n'y a rien de tel qu'une salle obscure pour les partager : que se passe-t-il dans la tête et, ici, dans le cœur, de nos voisins d'accoudoirs ? Il y a, cette après-midi-là, en ce mercredi où les auteurs, producteurs et distributeurs tremblent de connaître les fameux premiers chiffres, un public clairsemé que je m'amuse, avant la projection, à estimer : trio de jeunes avec femme, gays retraités(17 heures en semaine, normal), deux "profs" (je suppute), dames seules... Les pubs, les bandes-annonce, le noir total, ce moment où, quand j'étais enfant, fusaient des "aaaaaaaah" (le grand film, enfin !) et là, d'emblée, la grâce : encore un cadeau de Christophe Honoré. Vous aurez déjà lu, sans aucun doute, le synopsis. Le miracle tient au fait que ces lignes censées faire le "pitch" (est-ce dérivé de pichenette ?, c'est bref et peu apte, souvent, à nous allécher.) ne gâchent pas la découverte, car miracle il y a : montage nerveux sans jamais donner le tournis, comme trop souvent ces temps-ci, mise en scène inspirée de cette histoire dont on sait qu'elle relève d'une auto-fiction transposée des drames vécus à l'adolescence par le réalisateur. Miracle, aussi et surtout, de la révélation d'un talent exceptionnel, celui du jeune Paul Kircher, présent à l'écran, qu'il crève quasiment, à chaque plan. Ne sont pas n'importe qui ceux qui l'accompagnent tout au long de ce voyage émotionnel : Juliette Binoche (est-il nécessaire de dire qu'elle est une grande actrice ?) ce cher Vincent Lacoste, égal à lui-même, c'est-à-dire excellent, et l'autre révélation (en tout cas, me concernant) du film, Erwan Kepoa Falé qui joue Lilio, personnage-clé, déterminant, inattendu. La bande-son (Orchestral Manoeuvres In The Dark, Robert Palmer, Andrea Laszlo de Simone (cette chanson !) et... Sylvie Vartan entre autres) et la musique originale de Yoshihiro Hann, déchirante, "ambiancent" le tout en parfaite adéquation avec l'image du directeur de la photographie, Rémy Chevrin. L'ineffable Allo Ciné fait précéder la page dédiée de cet avertissement :  "des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs." À l'heure d'Elite, dont, au passage, la saison 6 est plus que dispensable, deux scènes de sexe entre garçons ne me semblent pas de nature à effaroucher le quidam, hormis les homophobes invétérés, lesquels ne risquent pas d'être attirés par un cinéma intelligent. Quant à ma sensibilité, j'aimerais qu'elle soit "heurtée" plus souvent par des films de cette qualité.

Paul Kircher (Lucas) et Vincent Lacoste (Quentin)

Lilio, personnage essentiel, et Lucas
Nota
1- On lira avec intérêt l'excellent article consacré à Paul Kircher, suivi, un peu plus loin, par la critique élogieuse du film, dans le numéro de Télérama de cette semaine, qui consacre, également, de belles pages au cinéma français, dont, n'en déplaise à ceux qui ne vont jamais voir de films tournés dans l'hexagone, est toujours l'un des meilleurs.
2 - Un autre point de vue, proche, toutefois, par Gaël Morel :
"Ça aurait pu s’appeler « Apprendre à plaire, à aimer, et à courir vite » tellement « Le lycéen » de Christophe Honoré porte haut le récit d’apprentissage ; un genre en soi…
La grâce du jeune Paul Kircher, petit frère du Arthur de « Plaire, aimer… » nous donne vraiment l’illusion qu’il fait tout pour la première fois devant la caméra, même retirer ou mettre son pull.
Il est un soleil dans le spleen de ce film hivernal.
Parce que c’est un film où il fait noir, où il gèle, où les nuits sont trempées ou enneigées.
Froid comme la mort.
Mais le regard de Christophe Honoré allège ses personnages, les sauve de la tragédie par sa générosité, ses attentions et ses trouvailles toujours réjouissantes comme celle de faire se répondre Sylvie Vartan et OMD dans la B.O.
Sur un sujet tristement banal, la perte du père Christophe Honoré nous fait voyager en adolescence. Et pas n’importe laquelle ; Une adolescence homosexuelle où le sexe sert parfois d’issue au chagrin.
Les effronteries de Lucas en font un cousin contemporain et gay du Holden Caulfield de Salinger.
Et c’est une des multiples raisons qui rendent les deux heures passées avec ce lycéen aussi précieuses".

La chanson de Paul et Lilio (Le lycéen)

 Dans le film de Christophe Honoré, cette chanson, jouée à la guitare, est le trait d'union entre les deux personnages :