Le blog quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (Louis Arjaillès, aussi). Maison de confiance depuis 2007.


Tombe, Victor !

lundi 10 avril 2017

Le chemin des contrebandiers (Tombe, Victor ! Livre 2) Extrait 1

Photo Pierre Alivon - DR
Hocine n’est pas pédé. Mais il suffit d’un clin d’œil pour que je descende à la cave avec lui. On se planque derrière les vélos et vient le rituel : je descends mon pantalon et mon slip jusqu’aux chevilles pendant qu’il sort son sexe et l’enduit de salive. Il me pénètre alors sans un mot, sans un soupir, se borne à aller et venir en moi pendant que je me branle. C’est à un soubresaut, à un tressaillement dans mes entrailles, que je sais qu’il jouit, car rien d’autre ne vient m’alerter, pas un râle, rien. Jamais la moindre caresse, jamais un geste tendre, tant mieux. Hocine n’est pas pédé. On est copains, et, en plus, il y a ça, cette chose qu’on fait ensemble, dont on ne parle jamais : juste un regard, et on le fait plusieurs fois par semaine depuis cette après-midi où je suis allé le voir chez lui, quand un plâtre posé à la suite d’un accident de ski l’avait contraint à garder la chambre. On a parlé de cul, on a bandé, et il m’a demandé si j’étais d’accord, et il a dit je suis pas pédé mais faut bien jouir quand on a la trique, et moi j’ai dit OK et je suis pas pédé non plus. À quelques mètres, dans le salon, sa mère recevait ses copines pour le thé. Elle aurait pu surgir à tout moment, mais on avait trop envie, tant pis, et peut-être bien que ça aussi, ça nous a excités. 

Dix-huit ans. Et voilà où Victor Panella en est de l’amour. C’est le même Panella qui, en une indélébile après-midi de printemps, avait ébloui mes quinze ans dans un champ, là-bas, à l’orée du cap ; je l’avais tant aimé, et j’avais gardé le secret comme il me l’avait fait jurer, quand j’aurais voulu crier mon amour jusqu’aux confins de l’univers. On avait recommencé encore et encore en des lieux où vont les jeunes qui n’ont pas de maison pour abriter leurs fièvres, maison en ruine, terrain vague, caves humides où notre amour se faisant éclipsait les odeurs de pisse de chats, et cette cabine de projection où j’officiais alors, étroite, juste assez de place pour une étreinte, avec, pour fond sonore, le ronronnement du Hortson à croix de Malte et les « Marcello ! » d’Anita Ekberg dans le haut-parleur de retour.
Victor voulait jouir mais ne voulait pas m’aimer. Ce n’était pas d’un homme, vous comprenez. Et moi, j’avais interprété que cette histoire, c’était "en attendant" ; parce que, être un homme, sans aucun doute possible, c'était descendre la rue de la République avec, à son bras, une nana à laquelle on va rouler des pelles au cinéma Rex pour que les potes se poussent du coude : il s’en fait pas, dis donc, Victor. Mais en attendant, c’est moi qui n’avais pas attendu, et j’avais rencontré un ange qui ne se faisait pas prier pour dire « je t’aime » et m’embrassait sur la bouche, et lui, ça le dégoûtait pas, au contraire. Et j’avais arrêté cette histoire. En saignant, oui, mais je ne savais pas gérer cette situation, j’étais sans expérience. Mais j'étais sûr d'une chose : l’amour ce n’est pas ça.
(c) Louis Arjaillès - Gay Cultes 2017 

et j'avais rencontré un ange... | Photo Hedi Slimane



7 commentaires:

Anonyme a dit…

C'est une véritable joie que de vous lire.
D'être, d'un battement de paupière, transposée dans un autre monde ce que seul le rythme d'une belle écriture a le pouvoir de réaliser.
Et seule une belle écriture ne peut le faire, il faut encore qu'elle soit habitée ; qu'elle porte la vie, en quelque sorte.
Vous avez ce don, Silvano.

C'est un privilège de vous lire.
Marie


Alex H a dit…

Chaude entrée en matière !
La suite, en guise de résumé, est très habile.
Ne nous laissez pas sans suite, cette fois.
Merci.

Silvano a dit…

Marie : je vais continuer pour vous.
Alex H : j'ai déjà écrit six lignes...
:)

Celeos a dit…

Eh oui, la suite se fait désirer : refaites-nous le feuilleton du lundi.

Silvano a dit…

Celeos, je m'y attelle, promis.

Silvano a dit…

Et je crois bien que c'est parti.

J-Chris a dit…

Bravo et merci.
Tout vient à point à qui sait attendre ! :)