Le journal quotidien - non hétérophobe - de
Silvano Mangana (nom de plume Louis Arjaillès). Maison de confiance depuis 2007.
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"La gravité est le plaisir des sots"
(Alexandre Vialatte)


samedi 7 mars 2026

Méprisés et rejetés

Ce roman, écrit par Rose Allatini sous le pseudonyme d'A.T. Fitzroy, est une œuvre majeure de la littérature homosexuelle et pacifiste. Il resta inaccessible aux lecteurs pendant plus de la moitié du XXe siècle : le gouvernement britannique saisit les invendus en 1918 et fit arrêter et poursuivre l'auteure, Rose Allatini, ainsi que l'éditeur, C.W. Daniel, en vertu du Defence of the Realm Act. Ce livre était dangereux à plusieurs égards. Bien que l'auteure ait été poursuivie pour son contenu politique, jugé préjudiciable au moral des troupes, le juge s'attacha également à dénoncer la défense des droits des homosexuels tels que présentés. Vingt ans seulement après le procès d'Oscar Wilde, les homosexuels n'étaient toujours pas autorisés à revendiquer l'égalité. Dans une péroraison à la Wells, vers la fin du livre, qui rappelle son ouvrage « La Nourriture des dieux » et est certainement influencée aussi par « Vers la démocratie » d'Edward Carpenter, Allatini revendique une conscience homosexuelle comme partie intégrante de l'évolution humaine, exigeant non seulement la tolérance, mais encore l'acceptation. Elle assimile la douceur et l'empathie des homosexuels à une aversion innée pour la stupidité destructrice de la guerre. Le système pénal britannique semble avoir en partie partagé son point de vue, considérant les pacifistes et les homosexuels comme des criminels, bons à isoler et à punir. Il n'est sans doute pas fortuit que les peines infligées aux hommes refusant de combattre soient les mêmes que celles infligées aux homosexuels condamnés : emprisonnement, travaux forcés et mauvais traitements de la part des geôliers. Chaque pacifiste était un Oscar Wilde. Écrivant avant que les femmes n'obtiennent le droit de vote en Grande-Bretagne, Allatini nous offre une héroïne lesbienne à l'esprit libre, confrontée à une douloureuse acceptation de soi. Elle dépeint des femmes courageuses qui, faute d'alternatives, deviennent les alliées et les compagnes des pacifistes ; à l'inverse, elle fustige les femmes conventionnelles complices de la fièvre guerrière qui a envoyé leurs fils à une mort absurde dans les tranchées. Plus proche de Dickens que de Virginia Woolf dans sa méthode, Allatini n'en possède pas moins le talent de disséquer la société aveuglée par le patriotisme qui l'entoure. Elle construit son intrigue avec force pour démontrer que, pour la mère anglaise de la classe moyenne, le prix d'un patriotisme aveugle était le redoutable télégramme du front, ou le retour du soldat amputé. Lorsqu'Allatini entre en scène sous les traits de Dennis Blackwood, elle restitue son tourment, et son acceptation de soi, bien plus douloureuse encore, avec une grande justesse. La réticence si typiquement britannique, les esquives, la panique et, finalement, la lucidité, nous font comprendre que celle qui « lui a fait comprendre » était une confidente hors du commun. Ce livre aurait pu sauver des vies s'il avait été disponible avant les émeutes de Stonewall. « Depised and Rejected » a été réédité en 1975 dans la collection « Homosexuality: Lesbians and Gay Men in Society, History and Literature », sous la direction de Jonathan Ned Katz. 
Yogh & Thorn Press a réédité l'ouvrage en 2010. Le texte ci-dessus est une adaptation de l'argumentaire.
Une traduction en français serait la bienvenue. Avis aux éditeurs.

L'édition de 2010

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