Je n'étais guère vaillant, l'an dernier à pareille saison : un accident en janvier m'avait laissé quelques séquelles, m'empêchant de goûter pleinement les longues marches sur les hauteurs de Capri ou les pérégrinations de hasard sur les routes de Procida, par une journée d'août où, sous un soleil acharné à me laminer, je crus perdre la raison.
La nature fut plus clémente avec moi ces jours derniers, où, en compagnie d'un garçon pas gay mais très gai, féru d'escalade, s'appliquant à tirer la quintessence de ses vingt-cinq ans par tous temps et en toutes saisons, je trouvai en moi des ressources insoupçonnées, oubliant mes incapacités, mes maladresses d'intello (sobriquet désignant de nos jours toute personne s'efforçant d'échapper à la médiocrité érigée en valeur dominante), cette répugnance à tout effort physique éprouvée ces derniers mois : "c'est dans ta tête !" disait-il avec raison.
Il marche devant moi comme pour me frayer un chemin sur ces pentes vertigineuses qui me font penser "mon dieu, comment allons nous remonter ?", annonçant quelque rocher glissant, prenant ma main comme il le ferait pour une vieille dame, que je refuse de lui donner parce que, voyez-vous, on a sa dignité. Il chante à tue-tête des chansons de salle de garde, défiant les randonneurs croisés au hasard de notre progression. Je parviens même à lui en donner une version "homo" qui l'amuse tant qu'il la reprend avec la même énergie ! Tout en bas, le froid, près des chutes, contraste avec l'impitoyable fournaise que nous venons de traverser. Il s'immerge un instant dans l'eau glacée. Je dis "tu es fou, tu vas m'attraper une pneumonie !" ; il en rit encore, sans doute. Comme une mère juive, je pense "qu'il est beau et courageux, mon fils !" (dans le TGV du retour, le petit garçon d'une soprano de renom de retour du festival d'Aix-en-Provence me dit, le désignant "c'est ton fils ?" ; devant mes dénégations, il dit "c'est ton beau fils, alors ?", et lui lève alors les yeux de son bouquin pour répondre "exactement !", et je fonds de plaisir).
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| "Qu'il est beau et courageux, mon fils !" |
L'ascension -car il faut bien repartir- que j'appréhendais est partie de plaisir (presque !) : mon beau-fils ou fils-beau, m'encourage, improvisant une aria de sa voix de falsetto, à peu près ça "mais voui, il est vaillant le maître, voyez comme il est vaillant !", me galvanisant, et "j'ai vingt-ans", je me dis, la perspective d'une bière fraîche, la meilleure de ma vie elle sera, apportant un aiguillon supplémentaire à ma bonne volonté. Tout en haut, il y a encore un kilomètre sur une route sans ombre pour parvenir à ce jardin d'Eden où l'on sert une blonde réparatrice que l'on boit avec délectation ; mais il y a encore quelques kilomètres pour parvenir à la maison où notre hôte, à cette heure, s'affaire devant les fourneaux : ce soir, caillettes sur toast, assiette "italienne" pour me faire plaisir, saucisses grillées dans la cheminée et gâteau au chocolat, vont avoir raison de notre féroce appétit. À la mi-août, nous parcourrons la Toscane avec un troisième larron : je sais maintenant que j'aurai des ailes !
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| Caillettes |
Photos Silvano, sauf les caillettes de la maison Teyssier.